De la parole
et du cinéma « parlant »
Bruno Cornellier
Université Concordia
Pour un cinéma oral?
À propos des pratiques d’exhibition
du cinéma « muet » dans les contextes régionaux
et nationaux où le boniment [1]
était pratique courante, l’historien du cinéma
Germain Lacasse écrit : « Avant de devenir un cinéma
parlant littéraire, le cinéma dit « muet »
aurait plutôt été un cinéma oral, c’est-à-dire
intégré au contexte de l’oralité dont
il ne sera extrait que par toute une série de procédures
établissant son institution. Le bonimenteur pourrait donc
avoir été le propagateur d’une perception différente
du temps, défendant et maintenant une temporalité
locale et collective contre la temporalité universelle et
linéaire propagée par le cinéma institutionnel
» (2000b 16).

© 24 heures ou plus, réal. Gilles Groulx, ONF, 1973.
Cette « deixis résistante »,
celle de la performance orale du bonimenteur, en direct devant un
auditoire local, Lacasse propose d’en cibler les « rejetons
» dans le cinéma contemporain. Il localise ces pratiques
modernes d’un « cinéma oral » dans des
contextes aussi variés que ceux du « Third Cinema »
de Gettino et Solanas jusqu’au cinéma québécois
contemporain, de son éclosion dans le « direct »
jusqu’à sa fiction « contaminée »
par le documentaire. C’est donc dans un cinéma où
s’inscrirait explicitement la présence d’un auteur
ou d’une intention « auteurisante » que Lacasse
propose de rechercher ces « rejetons » d’oralité.
En conséquence, le cinéma oral ne serait plus celui
d’une énonciation réflexive, mais plutôt
déictique (Lacasse 2002).
Or, selon quel arrêt théorique
et pratique peut-on réellement affirmer que l’acte
cinématographique contemporain soit en phase avec les impératifs
de la communication orale? En effet, au-delà de l’analogie
entre la deixis orale du cinéma bonimenté
et les dispositifs de distanciation du cinéma moderne, peut-on
réellement célébrer un « cinéma
oral » sans tomber dans l’utopie d’un cinéma
brechtien et de son spectateur engagé dans une relation ouverte,
mutuelle et dialogique avec l’objet-film? Bref, le cinéma
peut-il être un art oral?
J’affirme que non. Objet fini et autonome,
en opposition à la singularité et à l’incomplétude
fondatrice du texte oral, le film n’est cependant pas indifférent
aux perspectives et possibilités que puisse lui offrir la
réflexion théorique sur l’oralité. Ainsi,
je propose que si l’objet-film, tel qu’il est projeté
devant les paires d’yeux (et d’oreilles!) de la salle
obscure, ne répond pas aux contingences d’immédiateté
et de présence de l’expression et de la communication
orale, il n’en contient pas moins un contenu oral.
Pensons à l’élocution des acteurs du film qui,
s’ils ne peuvent s’adresser qu’hypothétiquement,
du passé d’où ils sont enclos, à un spectateur
entier (par le regard à la caméra par exemple), leur
acte de parole, enregistré mécaniquement sur celluloïd,
a tout de même eu lieu. De cette constatation irrévocable,
la parole du film et ses accents, reproductibles
indéfiniment et échappant ainsi à la fatalité
du temps chronologique, peuvent devenir, dans un contexte national/global
minoritaire, un acte politique en puissance. En d’autres termes,
si le cinéma est bien « parlant » (et non pas
que « sonore »), je cherche à comprendre comment
il parle et à qui? À quel niveau d’énonciation,
d’expression ou de production de sens sa parole se fait-elle
entendre? Ce sont à ces interrogations que le présent
essai tentera de répondre.
Le cinéma « muet », le bonimenteur
de « vues animées » et le cinéma «
parlant »
Interrogeons d’abord cette figure du
bonimenteur du cinéma dit « muet ». N’était-ce
pas Mitry qui disait que le muet n’était pas
muet, mais seulement silencieux [2]
? Les recherches de Lacasse et de la nouvelle historiographie du
cinéma « muet » [3]
sont à ce titre révélatrices puisqu’elles
déconstruisent à plusieurs égards nombre de
mythes fondateurs du « muet ». Lacasse souligne en effet
que dans plusieurs nations et régions aurait persisté,
et ce parfois jusqu’à l’orée de la Deuxième
guerre mondiale, la pratique du boniment, qu’il décrit
comme pratique résistante ou anti-hégémonique.
Ainsi, par sa déclamation, son interprétation et sa
traduction d’une œuvre venue de l’étranger,
le bonimenteur s’appropriait le film de la culture dominante
et lui rendait un accent, une couleur locale
[4] . Le benshi japonais constitue certainement
l’une des manifestations les plus célèbres de
cette pratique qui devint, au Japon d’avant-guerre, une véritable
attraction de masse et une institution dominante. Du benshi,
Hiroshi Komatsu et France Loden proposent que « [i]n assuming
the burden of confronting and explaining an object thought to be
alien because it bears the sign of the ‘foreign’, they
[the benshi] help restore a presence that the individual
could not achieve with it alone » (34). Ils poursuivent plus
loin : « The benshi’s voice represented the
shift in dominance in the cinema experience. The dominance shifted
from that of film form to that of acoustic voice movement »
(39). Le benshi s’engageait de la sorte dans une
« dialectique d’influence et de stimulation mutuelle
» et physique avec son auditoire (46).
Cette « dialectique d’influence
mutuelle », que le cinéma « muet » bonimenté
inscrivait entre la performance du film et celle de son spectateur,
sera au centre de notre discussion sur l’oralité du
cinéma « parlant ». En effet, si le spectacle
bonimenté, dans la construction d’un texte,
était fondé sur la présence, l’immédiateté
et la« mutualité dialogique» entre l’orateur
et le spectateur, bref entre un locuteur, un interlocuteur et un
« référent » (le film), peut-on en dire
autant du cinéma « parlant » non bonimenté?
À ce chapitre, Lacasse écrit,
à propos de l’épopée documentaire du
cinéma direct québécois (et nous pourrions
y inclure le documentaire « post-direct », que j’aborderai
plus tard en discutant de 24 heures ou plus de Gilles Groulx)
: « [L]a caméra mobile [du direct] ne vise pas à
amener le spectateur sur les lieux, elle vise à lui montrer,
tout comme un bonimenteur, les lieux et les personnages que veut
montrer l’auteur dont le discours est toujours perceptible.
Cette caméra mobile, c’est le ‘voici maintenant’
ou le ‘regardez au centre’ du bonimenteur, bien davantage
que le ‘me voici maintenant’ ou le ‘regardez au
centre’ d’un personnage fictif » (2002 : 5). Mais
qu’en est-il vraiment de ce « voici maintenant »
du cinéma « parlant », de celui de Groulx, du
direct, de la fiction dominante et de la fiction « résistante
» ?
De l’oralité
Avant de pouvoir répondre à
quelque interrogation que ce soit à propos de l’oralité
latente et/ou manifeste de l’expression filmique, il incombe
d’abord de définir les termes de notre analyse, soit
ceux de l’oral (ou oralité), que
le Robert de la langue française définit
en ces termes : « Qui se fait, se transmet par la parole »
(Robert 1731). Selon cette définition pratique et fondamentale
(et limitée, il va sans dire!), le film, comme tout film
« parlant », serait oral. Le fait même d’en
discuter, évident en soi, serait une pure perte de temps.
Du moins cela ne nous mènerait nulle part. L’acteur,
dans le film « parlant », utilise la parole, le verbe,
c’est-à-dire qu’il s’exprime entre autres
par le biais de l’organe buccal. Nul ne peut questionner cette
proposition et du fait il est même inutile d’en discuter.
Cette proposition est non pas un oxymoron, mais bien un pléonasme
et ne constitue pas un savoir en soi. Complexifions donc le concept
d’oralité, à partir de ses fonctions, caractéristiques
et contingences, afin de voir où il peut servir la théorie.
Interrogeons-nous d’abord sur son terme fondateur, celui de
parole.
Déjà, la définition fonctionnelle
et étroite du dictionnaire nous amène plus loin, du
moins selon l’une de ses formulations, où la parole
est définie en tant que « [f]aculté de communiquer
la pensée par un système de sons articulés
émis par les organes de la phonation » (Robert 1788).
Deux termes fondamentaux, système et phonation,
composent cette définition et nous ramènent à
Saussure et à sa linguistique structurale, fondée
sur la différentiation entre parole et langue.
Parole et phonation sont ici entendues comme performance
verbale/physique, unique et éphémère (car non-systématique)
des éléments d’un système de signes
(la langue française, anglaise, etc.) préexistant
à son locuteur, c’est-à-dire au sujet parlant.
Paul Ricœur, dans une analyse critique
du structuralisme saussurien, nous permet de raffiner cette relation
isomorphique que nous proposons entre parole et performance
physique. Selon Ricœur, la parole est «
effectuation sémantique de l’ordre sémiologique
», faisant du geste humain individuel un
signifiant, alors que le système, lui, est anonyme. C’est
à ce même niveau d’organisation et d’effectuation
(« l’événement ») que le langage
tire sa référence et son sujet.
« La question ‘qui parle ?’ prend sens à
ce niveau, même si elle doit rester une question sans réponse
» (Ricœur 250).
De ce « qui parle? » est introduite
la problématique de la deixis, que Germain Lacasse,
suivant Wlad Godzich et Jeffrey Kittay [5]
, définit comme « la contextualisation de l’énonciation,
l’inscription du locuteur dans un espace temps qui actualise
et valide son discours ». Les déictiques sont conséquemment
ces « termes servant à désigner » (2000a
: 87). Bref, il s’agit de l’inscription du corps du
sujet parlant (l’orateur, le locuteur) dans le temps et l’espace
d’un interlocuteur à qui il s’adresse. Godzich
et Kittay, dans leur étude sur l’émergence de
la prose dans la culture vernaculaire médiévale, décrivent
de la façon suivante cette nécessaire relation déictique
entre la parole et le corps performatif parlant
qui actualise, individualise et discrimine le texte oral: «
Speech is body-generated language; under and around speech, as in
performance, is the individual soma. To resist prose and cling to
speech is to look for the bodily presence underlying the words,
to seek the certainty that is the individual » (198).
Il semble alors que tout concorde afin de
définir la parole comme « performance phonétique
» (ou « psychophysiologique », pour employer la
terminologie saussurienne) des éléments d’un
système. Par conséquent, oralité,
parole et performance, en toute logique, ne sauraient
être dissociées. Ces termes sont plutôt contingents
[6] , faisant « paraître le geste
humain comme signifiant », s’adressant nécessairement
à quelqu’un et à quelque chose, « [disant]
quelque chose sur quelque chose » (Ricœur 247). Parole
et performance sont donc garantes de la présence
du locuteur et de sa position dans l’espace et le temps, c’est-à-dire
dans le monde référentiel qu’il met en signe
et auquel il appartient. En d’autres termes, l’oral
s’élabore dans un contexte historique et existentiel
précis : celui d’un monde référentiel
à partir duquel s’adresse le locuteur et dans lequel
il se positionne, par l’acte même de la parole, en direction
et en vertu d’un interlocuteur qui garantit et motive l’interlocution.
La parole, donc, dynamise, actualise, organise et rend possible
un système préexistant de signes. Elle invente
de nouveaux usages et complexifie indéfiniment le signe et
le système auquel il appartient.
Culture orale, dérimage et culture littéraire
au Moyen-Âge
De leur étude sur l’oralité,
la poésie orale et l’émergence de la prose au
Moyen Âge, Godzich et Kittay proposent une intéressante
et essentielle réflexion sur les aléas et contingences
de la performance orale. Ils écrivent : « The ground
of the conflict between verse and prose (and thus the meaning of
verse and prose) has shifted, away from one that (even in a literate
culture) compares modes of elaboration within the realm of speech
(where it is particularly difficult to eliminate ‘sonorousness’,
personal style, rythmus, which is why, in the realm of speech, as
well as in a discipline of ‘literature’, which focuses
on ‘style’, one keeps drawing prose back to form) and
toward one that pretends to stigmatize elaboration in favor of exploitation
of the absencia unique to the tekhne of writing, which does not
seek to be understood as speech, and in which a subject need not
be stable or even localizable » (196). Dans ce contexte, en
cristallisant le vernaculaire oral dans l’écrit et
en « dérimant » les vers du conteur ou du jongleur
médiéval pour les fixer en une prose qui génère
ses propres déictiques et ses propres modes d’adresse,
les « dérimeurs »/traducteurs médiévaux
seraient les contemporains, voire même les moteurs, d’une
importante crise épistémologique dans la définition
des critères et objets de « Vérité ».
Le jongleur médiéval remplissait
une fonction performative, c’est-à-dire qu’il
délivrait un texte souvent déjà connu d’un
spectateur pour qui l’attraction principale résidait
moins dans le contenu que dans la performance individuelle
du texte, dans un temps et un espace précis. La « Vérité
» du texte était garantie par la présence
du jongleur : présence à ses interlocuteurs
et présence, en tant que témoin, aux événements
narrés (ou à celui qui les lui a narrés pour
mémorisation). La déclamation du texte, sa forme
et même son contenu étaient donc dialogiquement
influencés par la présence et la rétroaction
des spectateurs. La locution du jongleur médiéval
rappelle ainsi la définition que donne Paul Zumthor du concept
de performance, soit un « événement
créateur, fondamentalement socialisé » (76).
Or, avec la fixation et la traduction de la
culture orale dans la culture littéraire prosaïque,
la performance du texte, qui est dorénavant fixée
en un document stable, donc immanent, perd sa position de dominance
comme moteur de « Vérité » : « [It]
had been Truth but are Truth no longer » (Godzich et Kittay
xvii). Pour être garant d’autorité, le texte
doit désormais être vérifiable et exister indépendamment
de son jongleur. Il doit être inaltérable et exister
comme document reproductible avec exactitude, ad nauseam
(Godzich et Kittay xviii). Autrement dit, le texte doit perdre sa
nature éphémère : celle de sa performance.
Ce détour, voire cette digression du
côté de l’histoire de la prose, n’aura
pas été vain. Nous y reviendrons d’ailleurs
plus tard. Ainsi, suivant cette description, nous pouvons affirmer
que le vers et la voix sont uniques, singuliers
et spécifiques à l’espace et au temps
de leur performance. Le texte oral est donc dialogique,
c’est-à-dire que sa forme et son contenu sont indissociables
de leur contexte physique d’énonciation. Ce qui
suppose une adéquation entre langage et être
(Godzich et Kittay 208).
De l’oralité et du cinéma
« parlant »
Cette élaboration sommaire des contingences
de la performance orale étant derrière nous,
essayons maintenant d’évaluer et de définir
les qualités orales de l’objet-cinéma. Je procéderai
par l’analyse d’un exemple, soit l’ouverture de
24 heures ou plus, le documentaire controversé de
Gilles Groulx (1973-77 [7] ).
Plus qu’il ne l’avait jamais fait dans ses œuvres
précédentes, le cinéaste, en un élan
brechtien, cherche ici à briser les masques consensuels de
l’illusion en se positionnant explicitement comme source intellectuelle
et physique du discours. Il tente de cette façon
de créer un déterminisme direct entre le film, son
intention, sa portée discursive et idéologique et
ses auteurs.
Cette séquence, autour d’un seul
plan-séquence, cadre en plan fixe les ruelles et maisons
d’un quartier populaire montréalais, filmées
à travers la fenêtre d’un train de banlieue quittant
la Gare Bonaventure. Groulx superpose alors au plan d’origine
un second cadre, celui du cinéaste dans un studio d’enregistrement,
regard à la caméra, déclamant le texte-manifeste
du film [voir l’image plus haut, en début d’article]
:
« Nous avons tenté, avec une équipe
réduite au minimum, d’enregistrer l’activité
sociale au jour le jour, sachant qu’avec nos moyens il fallait
compter sur la chance. Nous avons observé que les choses
ne se produisent pas par hasard et qu’elles sont au contraire
reliées par la réalité de l’ensemble,
qui lui est politique. Ça nous est apparu avec plus de clarté
à Pio le fou et à moi au moment d’assembler
les nombreuses scènes du film. Dans un esprit de solidarité
ou de dénonciation, nous avons rédigé un certain
nombre de courts textes qui, dans le déroulement du film,
peuvent apporter quelques éclaircissements. Nous avons filmé,
dans Montréal et ses environs, des journées de novembre
et décembre 1971. Étaient présents au tournage
: Guy Borremans, Serge Giguère, Jacques Blain, Kasma et moi.
Il y a 56 sujets dans ce film, ce qui prouve, encore une fois, qu’il
y a 56 façons de faire un film. Nous avons choisi celle-là.
Ce film est un suspense car son dénouement dépend
de nous tous. »
S’inscrivent ici une subjectivité
et une intentionnalité discursive, un « je »
et un « nous », qui adressent de front un spectateur
hypothétique. La superposition du second cadre sur le plan-mère
cherche de toute évidence à accentuer l’intention
discursive de l’auteur en dévoilant le « lieu
» d’où il parle, pendant qu’il parle et
en son propre nom. Inséré et retiré abruptement
du cadre d’origine, sans effet ou luxe de raccord fluide,
l’alternance de ce second cadre renforce la présence
viscérale et matérielle de l’orateur, mais aussi
sa puissance d’énonciation et de manipulation au niveau
de la trame visuelle et sonore. Le montage et le mixage sonore deviennent
ici un acte éditorial. Groulx croit de cette manière
pouvoir engager de nouvelles perceptions et dévoiler la constructibilité
de notre regard médiatisé sur le monde. Il cherche
conséquemment à « [briser] l’enchaînement
des faits pour ne montrer que les faits. Rompre la convention pour
percevoir l’action, qui a créé la convention
» (Groulx : 1967). Pour se faire, il juxtapose l’oral,
le graphique, le photographique et le montage en vertu d’une
même performance conjointe, d’une même
parole, dont le locuteur souligne à grand trait
le travail, la direction et l’origine. Il assemble les différents
éléments d’un système, d’une «
série culturelle » ou d’une série de
textes culturels « fondés sur des structures immanentes
qui leurs sont propres (…) [et] s’appuyant les uns sur
les autres » (Francoeur 62). De la sorte souhaite-t-il proposer
de nouvelles significations/interprétations, produites et
« parlées » par le « jongleur »,
à partir du monde référentiel qu’il occupe
et dans une sorte d’hypertrophie de la tekhne. En
définitive, contre l’absencia de la prose écrite
et de la culture littéraire, il tente de réinvestir
les lieux de sa propre deixis [8]
(Godzich et Kittay 203).
Dans le même ordre d’idées,
Lacasse écrit, à propos du jongleur médiéval
qui me sert ici d’analogie à la présence éditoriale
et orale de Groulx : « Le jongleur médiéval
déclamait un texte au présent en interpellant ses
auditeurs, tandis que la version en prose de son récit est
écrite au passé et efface son narrateur, forçant
le lecteur à considérer le texte lui-même comme
un interlocuteur abstrait, hors du temps et de l’espace. Cette
deixis oblige le lecteur à se mettre à l’écoute
d’une instance invisible à laquelle il ne peut répondre
directement » (2002)
Certes. Mais est-il vraiment possible de s’approprier
cette analogie de l’absencia de la prose et prétendre
la déconstruire par les techniques et l’esthétique
d’un cinéma brechtien ou d’un « cinéma
oral » ? Car s’il est vrai que Groulx réinscrit
le « je » de la parole absente, celle
de la « Voix de Dieu » désincarnée et
impersonnelle du documentaire classique, sa voix à lui, sa
parole, n’en demeure pas moins désincarnée.
Ainsi, dans 24 heures ou plus, le texte filmique, même
si dissident par sa mise en scène et son discours, sert toujours
le constat épistémologique de l’écrit.
C’est le documentaire comme « vérifiabilité
», comme document, dont l’appareil d’enregistrement
cinématographique et phonographique garantit l’authenticité
ou l’autorité face à la subjectivité
du jongleur. Or, par ce dispositif, Groulx s’approprie les
textes culturels et les réorganise, autant formellement qu’idéologiquement,
contre le pouvoir ambiant. Il les retourne contre l’institution
politique dans un appel direct et non déguisé à
l’insurrection [9] . Cependant,
compte tenu de ce constat épistémologique, décrire
le film comme objet d’expression oral demeure problématique,
voire même contradictoire. En effet, le film, même si
dissident et subversif, répond davantage à la reproductibilité
et à l’exclusivité de la prose écrite
qu’à l’immédiateté et la présence
de la poésie orale. Ce qui m’amène à
proposer que s’il y a bien une parole, une oralité
au cinéma, le film lui-même n’est pas oral.
Plutôt, il contient de l’oralité. Je
m’explique. Mais d’abord il incombe de délimiter
les « lieux » de l’oral au cinéma. Car
je l’ai bien dit, il y a vraisemblablement oralité
au cinéma. Mais où?
Du scénario à la figure, ou des
« lieux » de la performance
Revenons donc à la performance
du film « parlant » comme objet s’adressant à/
« discutant » avec un interlocuteur. Je proposerai deux
« lieux » où le texte s’actualise dans
la performance du cinéma, soit le lieu de la création
et le lieu de la projection, desquels je définirai
quatre différents procès de textualisation.
a) Premier lieu : La création
C’est à ce niveau que le objet-film
prend forme ou construit sa forme à partir d’un
texte préexistant ou d’un premier texte (le
scénario au sens large, ou chez Groulx, « l’idée
» fondatrice [10] ).
De ce texte naît un second texte, qui est celui de
la performance des acteurs ou, s’ils ne sont pas « acteurs
», de la parole des membres de la collectivité ou intervenants
du documentaire. Ceux-ci vocalisent, oralisent, interprètent
et « performent » le geste et la voix en puissance du
premier texte. Leurs gestes et leurs paroles sont enregistrés,
documentés, cadrés, sélectionnés, assemblés
et médiatisés, en d’autres termes « performés
», par un autre « locuteur » : l’auteur-cinéaste
[11] . Ce dernier produit ainsi un troisième
texte, le film comme tel, à partir de la performance
du texte premier par les acteurs ou intervenants. Ce troisième
texte est donc constitué autant de l’agencement
de la matière filmique (les « bouts de film »,
la pellicule impressionnée) que de la matière profilmique
(les « objets » du monde placés devant la caméra,
le texte second – celui des acteurs, des objets,
des « textes culturels », etc.). Bref, la création
filmique, selon cette schématisation, constitue une double-performance
: performance d’intervenants et d’acteurs parlant
entre eux, parlant au cinéaste, parlant à la caméra
(texte second) et performance du cinéaste sélectionnant
et organisant cette matière pour construire un troisième
texte—un texte au second degré.
b) Deuxième lieu : Projection et
spectature
Le film est ensuite projeté devant
un spectateur. C’est-à-dire qu’il est «
performé », actualisé, rendu présent
au monde référentiel chronologique auquel appartient
le spectateur du film. Pourront alors entrer en contact les différents
agents du discours (locuteurs, textes, interlocuteurs). En effet,
afin de parler de l’inscription déictique d’un
film face à un spectateur et de comprendre sa « locution
», il faut d’abord définir le lieu où
le spectateur entre en contact avec le film, c’est-à-dire
lors de sa projection dans la salle obscure (ou via les ondes télévisuelles
ou le dispositif vidéographique [12]
). C’est ici que du scintillement lumineux de l’image
photographique, alternant présence et absence 24
fois par seconde pour devenir cinématographique,
le film est présenté à l’appareil perceptif
du spectateur. Le film et ses objets (soit les trois textes
précédents, reproduits, médiatisés et
imprimés sur celluloïd) sont subséquemment mis
en forme ou interprétés par l’appareil
cognitif de ce même spectateur. Celui-ci en assure ensuite
la « sémiotisation » et la discrimination par
un complexe jeu mnésique, affectif et imaginatif. Ainsi élabore-t-il
ou performe-t-il ce que je définirai comme quatrième
texte et que Martin Lefebvre, de qui est tirée la théorie
de cognition et de sémiotisation spectatorielle ici utilisée,
définit comme figure. Celle-ci intègre alors
en le complexifiant le musée imaginaire indéfini
et dynamique du spectateur, à partir duquel il « s’adressera
à » et « élaborera » (ou «
performera ») dorénavant d’autres textes, d’autres
figures, à partir d’autres actes de spectature.
Or, il ne faudrait pas omettre le contexte social, historique, culturel
ou simplement physique à l’intérieur duquel
est projeté le film. En effet, le contexte aura une importance
fondamentale dans la mesure où il influencera grandement
la réception du texte. Pensons simplement, au niveau perceptif/physique,
à l’influence d’une mauvaise copie du film, des
pleurs ou des cris d’un enfant ou des contingences de la diffusion
télévisuelle ou vidéographique sur la perception,
la cognition et la sémiotisation de l’oeuvre par le
spectateur.
Pour fin de synthèse, je résumerai
ces procès de la performance filmique par le schéma
suivant :
a) Création
i- Premier texte (scénario au sens
large, « idée », etc.)
ii- Deuxième texte (performance orale-gestuelle
du premier texte; parole des intervenants du documentaire)
iii- Troisième texte (sélection
et organisation de l’enregistrement ciné-photo-phonographique
de la deuxième performance : élaboration et reproduction
du film comme tel)
b) Projection et spectature
iv- Quatrième texte (« figuration
»-sémiotisation; contexte physique/culturel/historique
de l’acte de spectature)
Cela dit, comment la description préliminaire
de ces procès, de ces « moments performatifs »,
instruisent-ils notre théorisation et notre compréhension
de la communication orale du film? Je ne m’intéresserai
pas ici au premier de ces textes (la scénarisation au sens
large) puisque même s’il est essentiel (quoique parfois
absent ou quasi-inexistant [13]
) à la mise en procès subséquente des textes
du film, ce « texte fondateur » n’en demeure pas
moins étranger au spectateur qui nous intéresse ici.
Ainsi, suivant notre détour préalable
du côté de la linguistique structurale (et de son analyse
critique par Ricœur) et de l’historiographie de la prose
et de la culture orale, je réaffirme que le texte oral,
de par sa corporéité et sa présence à
un monde et à un temps spécifique, est nécessairement
singulier, non-systématique, dialogique, chronologique
et éphémère. De ce fait, même si
la performance orale implique parfois la récitation d’un
texte graphique fini et fixe, par exemple dans le cas de la chanson
ou de la pièce de théâtre, sa locution ne
saurait être répétée : « never
sung the same way twice » (Ong 59). Dans le même ordre
d’idée, où les acteurs du film de fiction performent
un texte second à partir d’un texte graphique fixe
(le scénario dans sa définition large), ce deuxième
texte ne saurait se limiter au statisme relatif et à la finalité
du scénario. Le texte oral est donc existentiellement inscrit
dans une relation de mutualité et d’immédiateté
avec le monde instable et irréductible auquel il fait présence
et à partir duquel il parle. De fait, son appartenance
à la fatalité du temps chronologique ne peut-être
freinée (à l’opposé du roman, par exemple).
Bref, comme le souligne Zumthor, la performance du locuteur oral
(ici celle de l’acteur de cinéma) ne peut être
dissociée du contexte, du « moment de l’existence
sociale où elle ‘a lieu’ » (79). Ce contexte,
dans le cas qui nous occupe ici, est celui du plateau de tournage,
du décor naturel, des interactions avec les autres acteurs
et avec l’équipe de tournage, du travail de la caméra,
de la présence et de l’action de l’appareillage
technique, des conditions climatiques, etc. Ce que Zumthor appelle
les « bruits » de la performance.
Ainsi, le conteur oral, déclamant un
texte fondateur ou « premier texte » (le conte, mémorisé,
transmis oralement ou fixé par écrit), devra adapter
sa performance, son propre texte, aux « bruits »
qui en parasitent la déclamation. Ces « bruits »,
nous dit Zumthor, ce sont la distribution des lieux, les imperfections
du décor, l’accompagnement instrumental, l’inhabileté
des interprètes, les réactions de la salle, les éternuements,
etc. Dans le cas du cinéma, ce sont tous ces facteurs que
j’énumérais plus tôt et avec lesquels
doit intervenir et s’adapter la performance de l’acteur
lors du tournage. Conséquemment, « [l]’art de
l’interprète vise à récupérer
l’information sauvage et incohérente engendrée
par ce bruit, à se le soumettre, quitte à modifier
considérablement le message intentionnel du texte énoncé
» (Zumthor 82). Cela dit, il n’incombe qu’à
l’évidence de postuler que le travail de l’acteur
de cinéma, d’une prise à l’autre, est
nécessairement oral, ou du moins gestuel. Il implique
de ce fait une singularité, une immédiateté
et un éphémère définis par le contexte
d’énonciation, les « bruits » de la performance,
qui engagent l’acteur dans une relation dialogique avec le
monde d’où il s’adresse.
Or, il ne me semble pas présomptueux
d’affirmer qu’il n’en est plus de même de
sa performance lorsqu’elle est projetée devant un spectateur
de cinéma. En effet, après qu’ait été
bouclé le travail du locuteur/cinéaste-monteur («
l’auteur ») qui a sélectionné, organisé
et juxtaposé la trace mécanique fixe (puisque ciné/photo/phonographique)
de la performance du locuteur/acteur, son immédiateté
orale devient chose du passé. Elle n’est plus que fantomatique.
Non pas performance dans la présence et l’immédiateté
du monde, mais plutôt « trace » d’un «
présent dynamique d’hier » qui, enregistrée
mécaniquement sur pellicule et reproductible à l’infini,
perd sa singularité et s’affranchit de l’écoulement
inéluctable du temps chronologique.
Ainsi, une fois que l’oralité
du film « parlant » est fixée sur pellicule puis
réorganisée par l’auteur/monteur qui en performe
un troisième texte, cette parole désincarnée
se fait dorénavant absence, même si présente
devant nous. En conséquence, je le répète,
la performance du film « parlant » n’est pas
orale. Plutôt, elle contient de l’oralité,
des traces d’oralité fixée et médiatisée
en un texte fini (le film) que le spectateur, par perception, cognition,
mémoire et imagination, reformule en un quatrième
texte dans l’acte de spectature. En effet, même si le
spectateur de cinéma (ou celui de la télévision
ou du vidéo-club) est mis en présence d’une
performance orale (celle de l’acteur), il n’entretient
pas avec elle une interlocution orale ou une relation d’immédiateté
et d’influence mutuelle. Au contraire, lors de la «
performance-projection » du film, la relation orale triadique
locuteur-texte-interlocuteur est brisée puisque le texte,
performé sans auteur (si ce n’est de l’appareil
mécanique de projection, du narrateur/énonciateur
intra/extradiégétique ou du Grand Imagier de Metz),
se raconte de lui-même, se « dit » de lui-même,
de façon monologique, tout comme le texte de la
prose que décrivent Godzich et Kittay. Sans corps et sans
individualité chronologique, sans « présence
» au monde, sans « chair » pour parler, performer
ou « dire » le texte, le dialogue oral se referme en
un monologue. Insensible aux « bruits » de son auditoire,
ainsi qu’au lieu et au temps de la projection, si ce n’est
de l’architecture de la salle, de la défaillance du
projecteur (coupant donc la relation du spectateur au film) ou bien
de l’usure normale de la pellicule, l’objet-film n’a
pour ainsi dire plus d’interlocuteur. Le spectateur est absent
de la construction/performance des textes second et troisième.
Il n’a donc aucune emprise ou pouvoir dialogique sur le corps
mécanique du film projeté devant lui
[14] , non plus qu’il ne peut agir sur
la corporéité fantomatique de l’acteur, du narrateur
ou de l’intervenant du film. Ainsi, les acteurs de Casablanca
(M. Curtiz, 1942), interprétant ou performant un «
texte premier », parlent entre eux en toute indépendance
d’un spectateur physique hypothétique et des «
bruits » de la projection. Dans le même ordre d’idée,
même si Gilles Groulx, dans 24 heures ou plus, tente
de réinscrire sa propre deixis en dévoilant son intentionnalité,
son contexte d’énonciation et son ubiquité discursive,
jamais il ne s’adresse à un interlocuteur participant.
Plutôt, son interlocuteur n’est qu’abstrait,
désincarné, indéfini, absent et hypothétique.
De fait, il ne le rejoint que du passé d’où
il parle, et via le regard qu’il dressa, un jour, à
l’œil mécanique de la caméra. Certes, l’origine
de son discours se précise : celle de Gilles Groulx et de
Jean-Marc Piotte, en un certain moment et en un certain lieu, en
1971. Or le film lui-même, vu en 2003 par un spectateur précis
et entier, est généré sans ce dernier, s’actualise
sans lui. Conséquemment, si les « bruits » de
la salle, comme je le proposais plus tôt, pourront gêner
ou modifier la spectature du film—sa perception, sa sémiotisation
et sa figuration, pour réutiliser la terminologie
de Lefebvre—cet acte de spectature demeure tout de même
autonome de la performance du locuteur (l’« auteur »
ou l’acteur). Indépendamment du style du cinéaste,
qu’il soit classique, subversif ou résistant, l’objet-film
répond donc immanquablement aux caractéristiques que
confèrent Godzich et Kittay à la communication de
la prose écrite : « It has no fount of authority outside
itself on which to draw and thus authorize the text that constitute
all its practice » (xix). Le film comme objet se déroule,
existe et se répète ad nauseam, de façon
immuable, sans son spectateur. Ce ne sont que ses lectures, ses
figurations qui changent, qui s’adaptent aux «
bruits », au contexte, aux cultures, aux autres textes, aux
subjectivités, aux mémoires, etc.
Ici peut-être, dans cette masse instable
et immatérielle que constitue la figure, nous rapprochons-nous
le plus, par analogie bien sûr, d’une « pratique
orale » de communication. En effet, la figure, toujours
ouverte et instable, dialogiquement reformulée et remodelée
par le cours des expériences, des spectatures et des autres
textes et contextes, se construit autour de et dans
le spectateur. Elle s’ouvre de surcroît à la
rhétorique du jongleur et du conteur. Mais de là à
en faire une pratique orale à part entière, il y a
un pas décisif que je me refuse à franchir. En effet,
le spectateur décrit par Lefebvre « répond »
au film, au contexte, à l’appareil. Mais le film demeure
le même. L’objet-film ne change pas. Seulement sa lecture
change, son « impression », sa trace mémorielle,
sa figure spectatorielle, comme je viens de le souligner.
La figure est donc un acte d’imagination et de mémoire.
Elle n’est pas un objet verbal, physique, immédiat.
Or, c’est ici que nous pourrons analogiquement retrouver la
pleine capacité du vice de forme d’une théorie
de l’oralité comme pratique communicationnelle et déictique
du cinéma « parlant ». Ce n’est qu’en
tant que substrat mnésique et imaginatif que le « film
», le « texte », devient malléable, éphémère,
dialogique et singulier. Bref, en tant que non-matière.
Synthèse et pistes subséquentes
de recherche
Pour résumer, j’affirme et répète
donc qu’il y a bien oralité dans le cinéma,
mais que le cinéma, le film comme mode d’énonciation/communication,
n’est pas oral en soi. Ce n’est plus dans ses pratiques
énonciatives, communicationnelles ou spectatorielles que
nous devrons désormais interroger l’oralité
du film, mais bien dans le « texte second », dans le
contenu oral du film, offert à la perception et
à la « sémiotisation » du spectateur via
la médiation d’un « auteur » absent et
d’un projecteur mécanique. Le contexte de cette projection/acte
de spectature, singulier et éphémère, est de
ce fait étranger à celui de la performance
et de la médiation d’origine. De la sorte, il devient
possible, suivant Lacasse, d’affirmer que le film contient
bien les « traces », les « rejetons » d’une
oralité. Mais ceux-ci ne sont que fantomatiques, fixes et
achronologiques. Il s’agit d’une « oralité
imparfaite » si l’on veut, reproductible indéfiniment
et autonome d’un interlocuteur qui n’est qu’hypothétique
ou théorique, voire même « absent ». Mais
une oralité tout de même! C’est donc à
cette oralité interne, à cette représentation
de l’oralité, à cette fixation du discours
et de la performance orale dans le film « parlant »,
reproduit mécaniquement, que la théorisation de l’oralité
au cinéma devra s’intéresser si elle veut servir
la réflexion et les pratiques du cinéma. En d’autres
termes, c’est une fois que nous nous serons débarrassés
de l’illusion théorique du film « parlant »
comme dispositif et mode oral d’expression que nous pouvons
réinscrire l’oralité dans une théorie
du cinéma et en cibler les « rejetons ».
Ainsi, l’analyste, suivant une telle
critique, pourra s’intéresser entre autres à
la médiation de la performance. C’est ici
la mise en forme ou à la structuration narrative de la communication
ou de la culture orale, en tant qu’elle peut influencer et
inspirer une pratique et un mode spécifique de narration
filmique, qui servira d’objet d’étude au narratologue
et au critique. Ceux-ci pourront s’intéresser à
la structure et à la structuration du récit,
du conte ou du vers oral en tant que modèles ou inspirations
au projet narratif d’un cinéaste ou d’un «
conteur filmique ». Un film comme Atanarjuat, The Fast
Runner (Z. Kunuk, 2001) constitue à ce titre un objet
d’étude fascinant dans la mesure où son déroulement
narratif se positionne directement en phase avec les schèmes
d’expression d’une culture orale particulière
(celle des Inuits du Grand Nord canadien). En effet, dans le film
de Kunuk, la culture orale et ses modes d’expression narratifs
deviennent, autant que le récit de meurtre et de vengeance
qui les légitime, le sujet et l’objet privilégié
du film [15] . Mais il y a
aussi dans le film un « acte de corps », une expression
physique de la voix, actualisés dans un contexte, un moment
et un lieu particulier. Ainsi, la langue indigène d’un
peuple (son système), sa performance de cette langue
(sa parole) et ses mœurs pourront devenir objets de contemplation,
à la fois esthétiques et politiques.
Conséquemment, au-delà de la
forme et du contenu narratif comme modalités particulières
d’une culture orale, l’analyste, le critique et le cinéaste
pourront profiter d’une telle théorie de l’oralité
dans la mesure où elle pourra leur servir d’outil pour
remettre en scène et réinterpréter, à
l’intérieur du film, cette hybridation ou
ce choc intermédiatique entre les conditions du discours
et de la performance orale (de la voix) et celles du médium-cinéma,
« clonant » la voix comme objet distant de contemplation,
d’observation, de perception, de discours. À ce sujet,
Gilles Deleuze et Félix Guattari, dans leur essai sur Kafka,
sont particulièrement éclairants. Ils y définissent
ce qu’ils appellent une « littérature mineure
», non pas en tant qu’elle est « celle d’une
langue mineure, [mais] plutôt celle qu’une minorité
fait dans une langue majeure (…) [alors que] la langue y est
affectée d’un fort coefficient de déterritorialisation
» (29). Cette déterritorialisation de la langue et
de la parole, cette marque de la différence et du
« lien social observable » par les jeux ou « coups
» de langage (Lyotard 23-24), Deleuze, dans L’image-temps,
les réactualise dans « l’acte de parole »
du cinéma « parlant ». Selon lui, le cinéma
se démarque « par la manière dont les actes
de parole emplissent l’espace, dans des conditions
de plus en plus nombreuses et délicates qui constituent chaque
fois la ‘bonne forme’, unissant la vitesse parlante
à l’espace montré » (301). Subséquemment,
« si les contenus sociaux objectifs s’estompent au profit
des formes de sociabilité, les sujets subsistent, dans les
accents et les intonations de pays ou de classe, comme sujets des
actes de parole, ou comme variable de l’acte de parole pris
dans son ensemble intersubjectif » (302).
Le cas du cinéma québécois,
« culture barbare » coincée entre deux empires,
comme le propose le sémiologue Gilles Thérien, est
à ce titre particulièrement intéressant. En
effet, ce « lien social observable » de la francophonie
québécoise est entre autres, et je dirais même
d’abord, fondée et construite sur un acte de parole
particulier [16] : celui d’un
vernaculaire francophone polymorphe, de l’ambivalence et de
l’ambiguïté d’une culture française
minoritaire dans une Amérique anglo-saxonne dominante. La
représentation et la performance de cette « parole
barbare », sur et à l’intérieur
du film, font donc acte de « présence »
singulière. En effet, contrairement au conte oral, voué
à l’éphémère et à la fatalité,
l’objet-film échappe au temps et est indéfiniment
reproductible. Traversant les époques et les frontières,
le film et ses « clones », de la distance fondamentale
qu’ils occupent face à leurs spectateurs, font donc
de cette parole et de ses accents un objet distant d’analyse
et de contemplation, voire même d’affirmation. Que le
spectateur partage ou non cette référence,
l’hybridité et la singularité de cette parole,
telle qu’elle est actualisée par le dispositif-cinéma,
deviennent néanmoins objets politiques et/ou ethnographiques
en puissance.
Ainsi, l’étude de « l’oralité
imparfaite » du cinéma et de la parole, de la représentation
et de la trace de l’oralité dans le film,
nous aura permis, à l’image de la « translinguistique
» de Bakhtine, de redécouvrir et de ré-apprécier
« les liaisons entre le film et d’autres ‘séries’
ou systèmes sémiotiques, de réaffirmer les
affinités entre l’étude du film et d’autres
disciplines, et de ré-envisager le rapport entre l’histoire
du film et la trajectoire plus large des formes narratives et discursives
» (Stam, 316). Dans ce contexte, regarder — et j’ajouterais
bien sûr écouter et entendre, même
si à distance — peut, par analogie, être envisagé
comme un acte d’interlocution n’adressant non plus un
« auteur », mais plutôt une culture et une pratique
orale (une parole) desquelles émerge et est projeté
l’objet-film. Ainsi, la parole « mineure »
(mais aussi « majeure ») et ses lieux d’élocution
réinvestissent-ils la « voix » et le geste que
l’écrit leur interdisait et que le bonimenteur du «
muet » cherchait à réinscrire dans la marge
du film.
C’est donc, je l’ai dit, à
partir de ce lieu et de ce temps fantomatique, ceux d’un
texte oral qui a été performé mais qui n’est
plus, même si là devant nous, que l’oralité
peut servir la théorie et la lecture du film, voire même
sa pratique et sa politique. En conséquence, il ne faut plus
tenter de voir le cinéma comme jongleur, mais plutôt
de rechercher le jongleur dans le cinéma. Sa référence
et sa présence sont certes fantomatiques, mais ils furent
tout de même. Et de cette certitude, de cette vérifiabilité,
la parole peut s’affirmer à nouveau, ou plutôt
se renouveler, se critiquer et se réinventer.
Notes:
[1] Comme le souligne
en détail Germain Lacasse dans son ouvrage Le bonimenteur
de vues animées. Le cinéma « muet » entre
tradition et modernité (2000), le « commentateur »
du film muet, décrivant le film en direct devant son audience,
était désigné par différentes appellations
selon les pays ou les régions où la pratique du boniment
était courante. Suivant Lacasse, je privilégierai
tout au long de cet essai, par souci de simplicité et de
continuité, le terme « bonimenteur ».
[2] Cité
par Gilles Deleuze, 1985, p.292.
[3] Je pense entre
autres aux recherches de Tom Gunning sur le « cinéma
des attractions » ou, telles que présentées
dans cet essai, celles de Hiroshi Komatsu et France Loden sur le
benshi japonais.
[4] Dans son compte
rendu de l’ouvrage de Germain Lacasse, Le bonimenteur de vues
animées. Le cinéma « muet » entre tradition
et modernité, Walid El Khachab critique l’importance
excessive que l’auteur assigne au boniment comme « pratique
de résistance ». El Khachab affirme qu’à
ce sujet, Lacasse négligerait la fonction de médiation
du bonimenteur, ainsi que sa fonction commerciale, et j’ajouterais
peut-être même sa fonction institutionnelle.
[5] Qui eux s’inspirent
de Benveniste et Jakobson
[6] Bien que la
parole de Saussure, telle que je la conçois, ne soit pas
nécessairement orale, alors que la communication orale, elle,
ne peut pas ne pas être parole.
[7] Choquée
par les propos et le ton insurrectionnel du documentaire dont elle
était productrice, l’Office national du film du Canada
(ONF) en interdira la distribution jusqu’en 1977.
[8] « to
recapture the ground of its own deixis ».
[9] Martin Lefebvre,
discutant du film avec ses étudiants de cinéma à
l’Université Concordia, proposait d’ailleurs
de lire le film comme une répétition du chemin parcouru
par les Patriotes canadiens-français de 1837-38, puisque
Groulx, en ouverture du film, sort de Montréal vers ses périphéries
(St-Charles ou St-Denis) pour y revenir à la fin, par le
Pont Jacques-Cartier. Ainsi chercherait-il à mettre en scène
ce que les Patriotes ont échoué, c’est-à-dire
transporter l’insurrection populaire des périphéries
jusque sur l’île et le centre métropolitain de
Montréal.
[10] Dans ses
Propos sur la scénarisation, Gilles Groulx, pour contrer
les limites prosaïques qu’impose la scénarisation
au cadre créatif du cinéaste, propose « l’idée
» comme objet scénaristique [entre guillemets?] ouvert;
une « idée » autour de laquelle s’aventure
librement le cinéaste en relation avec le monde qu’il
enregistre, évitant ainsi d’imposer un a priori du
tournage à la réalité filmée.
[11] La notion
d’« auteur » étant un « objet »
théorique des plus complexes et controversés, sa définition
mériterait, surtout dans le cadre de la création «
inter-subjective » et plurielle du film, d’être
repensée, raffinée, questionnée. Je laisserai
pour le moment cette tâche à d’autres, puisqu’elle
dépasse les ambitions de cet essai. Contentons-nous pour
le moment de définir « l’auteur » au sens
large, soit cette (inter?)subjectivité individuelle et corporelle,
présente au monde, à un espace et un temps donné,
d’où elle s’adresse.
[12] Les nouvelles
technologies de diffusion et de consommation de l’image engagent
un jeu de spectature et de référence différent
à plusieurs égards de celui de la spectature filmique.
Je pense ici aux questions du « contrôle » spectatoriel
sur l’image, le texte filmique et son statut existentiel.
À ce propos auquel je n’aurai malheureusement pas le
temps de m’arrêter, je référerai le lecteur
à l’article de Martin Lefebvre et Marc Furstenau. Par
contre, si je reconnais que ces technologies compliquent la question
de la spectature, il reste à prouver que celles-ci renieraient
ce que je me prépare à proposer quant à la
performance d’un « quatrième texte » ou
quatrième procès de textualisation du film. Je laisserai
ouverte cette question et je limiterai pour l’instant cette
ébauche de schématisation à la question de
la projection filmique (et non vidéographique).
[13] Cette quasi-inexistence
du scénario dans certaines instances de la création
filmique, Groulx en explique bien les impératifs dans ses
Propos sur la scénarisation. Mais même si le texte
graphique, le scénario comme document fixé sur papier,
n’est pas nécessaire à la création du
film, une certaine idée, pour utiliser la terminologie de
Groulx, un certain texte, demeure. Ainsi pourrions-nous affirmer
que la pure improvisation de certaines pratiques d’avant-garde
est toujours préalablement ancrée dans un «
texte » fondateur préexistant à l’œuvre
« finie ».
[14] Exclusion
faite, encore une fois, de la spectature vidéographique.
Malgré tout, celle-ci offre des possibilités d’actions
spectatorielles plutôt limitées quant au corps du texte.
À ce sujet, je renvoie encore une fois le lecteur à
l’article de Lefebvre et Furstenau.
[15] Je suis
à ce sujet reconnaissant du travail et des recherches de
mon collègue et ami Santiago Hidalgo qui, par sa critique
d’une version préliminaire des réflexions qui
devaient aboutir à cet essai, a su me faire reconnaître
l’importance non pas seulement de la voix et de la performance
de la langue, mais aussi de la culture orale comme forme, comme
contenu et comme modèle singulier de « mise en récit
». Je me réfère particulièrement à
ses recherches, son intérêt et son enthousiasme partagé
pour le film de Zacharias Kunuk.
[16] Je me réfère
ici à la Genèse de la société québécoise
de Fernand Dumont qui se veut un essai sur l’évolution
et la genèse de l’idée de nation au Québec.
Dans cet ouvrage, Dumont reconnaît cette primauté de
la langue, même si non-exclusive, dans l’élaboration
d’une identité et d’une conscience politique
dans le contexte québécois. Il écrit d’ailleurs
que c’est de la Conquête anglaise de 1760 que l’on
trouve le germe de cette conscience politique : « [L]a métropole
[anglaise] représente d’autres coutumes, un autre langage,
une autre religion. Les tentatives constantes d’assimilation
et l’édification d’une société
parallèle ne peuvent qu’accentuer chez les francophones
le sentiment de la différence en même temps qu’une
conscience plus vive de l’originalité de leurs propres
institutions » (117) [Je souligne]. Et j’ajouterais
bien sûr, au-delà de leur langue, l’originalité
de leur propre parole.
Or, il incombe de remettre en perspective et de souligner
les dangers de cette lecture de la langue comme objet (ou référence,
pour utiliser l’expression de Dumont) d’une construction
« nationalisante » de la collectivité ou comme
prétexte à une téléologie nationaliste.
Comme le propose Erin Manning dans Ephemeral Territories : «
Language—all speech, all writing—is a promise and a
desire, an expectation without horizon, a moment in passing. To
attempt to hold language captive, as an extension, for instance,
of the vocabulary of sovereignty, is to ignore the possibility that
there may be alternative models of political governance by choosing
the state of exception as the only moment of self-determination.
» (122) Elle ajoute plus loin: « [I]t is our choice
whether we conform to a politics that endangers life through the
qualification and disqualification of political subjects in the
name of language, race, ethnicity, or gender. » (147. Je souligne)
Ouvrages cités:
Deleuze, Gilles. L’image-temps. Paris
: Les Éditions de Minuit, 1985.
Deleuze, Gilles et Félix Guattari. Kafka
: Pour une littérature mineure. Paris : Les Éditions
de Minuit, 1975.
Dumont, Fernand. Genèse de la société
québécoise. Montréal : Boréal,
1993.
El Khachab, Walid. « Le bonimenteur de
vues animées. Le cinéma « muet » entre
tradition et modernité. Compte rendu ». CiNéMAS.
12, 3 (2002) : 157-64.
Francoeur, Louis. « La série culturelle
: structure, valeur et fonction » dans Pierre Lanthier et
Guildo Rousseau (direction), La culture inventée : Les stratégies
culturelles aux 19e et 20e siècle. Québec: Institut
québécois de recherche sur la culture, 1992,
61-85.
Godzich, Wlad et Jeffrey Kittay. The Emergence
of Prose: An Essay in Prosaics. Minneapolis: University of
Minnesota Press, 1987.
Groulx, Gilles. Propos sur la scénarisation.
Montréal : Collège Montmorency, octobre 1975 (manuscrit).
_____, ‘De l’importance qu’il
y a de faire des films qui aient un sens dans la vie réelle’.
25 septembre 1967, (manuscrit non publié).
Komatsu, Hiroshi et Frances Loden. « Mastering
the Mute Image: The Role of the Benshi in Japanese Cinema ».
Iris 22 (1996) : 33-52.
Lacasse, Germain. « Du boniment québécois
comme pratique résistante ». Iris 22 (1996) :
53-66.
_____. « Intermédialité,
deixis et politique ». CiNéMAS 10, 2-3 (2000a)
: 85-104.
_____. Le bonimenteur de vues animées.
Le cinéma « muet » entre tradition et modernité.
Québec/Paris: Nota Bene/Méridiens Klincksieck, 2000b.
_____. « Le cinéma oral au Québec
» dans Stéphane-Albert Boulais (dir.). L’écriture
cinéma au Québec. Archives des Lettres canadiennes
(2002) [Publication à venir].
Lefebvre, Martin. Psycho. De la figure au musée
imaginaire. Théorie et pratique de l’acte de spectature.
Montréal/Paris : L’Harmattan, 1997.
_____. « On Memory and Imagination in the
Cinema ». New Literary History 30 (1999) : 479-498.
Lefebvre, Martin et Marc Furstenau. « Digital
Editing and Montage : the Vanishing Celluloid and Beyond ».
CiNéMAS 13, 1 [Publication à venir]
Lyotard, Jean-François. La condition postmoderne.
Paris: Les Éditions de Minuit, 1979.
Manning, Erin. Ephemeral Territories. Representing
Nation, Home, and Identity in Canada. Minneapolis : University
of Minnesota Press, 2003.
Marshall, Bill. Quebec National Cinema.
Montreal & Kingston : McGill-Queen’s University Press,
2001.
Ong, Walter. Orality and Literacy. The Technologizing
of the Word. London and New York : Methuen, 1982.
Ricoeur, Paul. Le conflit des interprétations.
Essais d’herméneutique. Paris : Seuil, 1969.
Robert, Paul. Le nouveau Petit Robert. Dictionnaire
alphabétique et analogique de la langue française.
Tome I. Paris : Dictionnaire Le Robert, 1993.
Saussure, Ferdinand de. Cours de linguistique
générale. Édition critique préparée
par Tullio de Mauro. Paris : Payot, 1982.
Stam, Robert. « Bakhtine : Translinguistique
et analyse filmique ». Hors Cadre 10 (1992) : 305-17.
Thérien, Gilles. « L’Empire
et les barbares ». CiNéMAS 1, 1-2 (1990)
: 8-19.
Zumthor, Paul. « Le geste et la voix ».
Hors-Cadre 3 (1985) : 73-86.
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