Le cinéma
direct en 1906 [1]
Germain Lacasse
Université de Montréal
Trop souvent, la naissance du cinéma québécois
est située vers 1960, avec l’apparition du cinéma
direct. Si celui-ci fit connaître le cinéma québécois,
cette version de l’histoire rejette pourtant dans l’ombre
les soixante-cinq années précédentes, pendant
lesquelles s’est élaborée au Québec une
pratique particulière du cinéma, que nous avons appelée
cinéma oral. La parole qui fut souvent au centre des meilleures
œuvres du cinéma direct, était aussi au centre
des spectacles de cinéma présentés dès
1896. Les films « muets » étaient le plus souvent
étrangers, mais commentés en français par un
présentateur local appelé jadis conférencier
— aujourd’hui bonimenteur — qui pouvait donner
une forte coloration locale au spectacle.
Le cinéma happé par la tradition
Pendant la première phase de son histoire,
entre 1896 et 1906, le bonimenteur québécois a joué
un rôle déterminant comme médiateur entre une
technologie nouvelle et une société assez traditionnelle,
mais également comme intermédiaire apportant une invention
produite dans un autre pays. Le cas de l'Historiographe est intéressant
de ce point de vue. Ce nom fabuleux fut donné à un
cinématographe par Henry de Grandsaignes d'Hauterives, un
vicomte breton ruiné qui tenta de refaire fortune en exploitant
un cinéma ambulant en Amérique
[2] . Il fut l'exploitant le plus actif au Québec entre
1897 et 1906, présentant des centaines de spectacles qui
étaient presque toujours bonimentés. Ayant fort bien
saisi la nature de la société québécoise,
il présentait son spectacle comme une « conférence
illustrée », nom attribué surtout aux spectacles
de lanterne magique. Il fit comme ces nombreux lanternistes qui
devinrent les premiers cinéastes britanniques en faisant
des films pour remplacer les photographies illustrant leurs conférences
: « A kinematograph projector is in essence nothing but an
ordinary optical or magic lantern with a mechanism fitted in front
in place of the slide carrier [3]
. »
Tandis que de nombreux exploitants insistaient surtout sur la nouveauté
de la machine, le vicomte d'Hauterives organisait principalement
son discours publicitaire sur la capacité « historiographique
» de son appareil, la possibilité presque magique de
faire apparaître des images du passé. Il expliquait
bien sûr le fonctionnement de l'appareil, mais le subordonnait
toujours à cette fonction d'illustration de l'histoire et
mettait en évidence son autorité aristocratique comme
garante de la moralité de son propos :
Le vicomte d'Hauterives, petit neveu du célèbre
Mirabeau, avocat à la Cour d'appel de Paris, Licencié
en droit, bachelier ès lettres (...) Sa parole si française
et si persuasive expliquera pendant les jours saints, les beaux
tableaux composés pour les missions par les Frères
de l'École chrétienne [4].
Le vicomte, qui présentait beaucoup de spectacles dans les
écoles et les salles paroissiales ou municipales, devait
donc se mériter les faveurs du clergé qui contrôlait
pratiquement toute la circulation des discours au Québec
à cette époque. Les dix années pendant lesquelles
il est intervenu ont eu une influence importante sur la réception
du cinéma; une grande partie des Québécois
ont eu leur premier contact avec le cinéma en voyant les
vues de l'Historiographe. Le travail d'Henry d'Hauterives fut en
quelque sorte un travail d'arraisonnement : sa conférence
valorisait l'appareil en l'intégrant à un discours
honorable et « noble » instituant un rapport de respect
avec le passé, l'étranger et la tradition orale. Les
images animées étaient surtout les illustrations de
la « conférence ».
Le boniment de légitimation
La fonction du bonimenteur est révolutionnée dans
la deuxième phase de son histoire, entre 1906 et 1914, quand
les salles de cinéma se multiplient en quelques années
et que les exploitants veulent se trouver un commentateur. Il n'y
avait pas beaucoup de vicomtes parisiens sur le marché. Les
conférenciers seront donc embauchés parmi les nombreux
comédiens français (Auguste Aramini, André
de Reusse, Étienne Meussot, Henri Cartal, Louis Soulier,
etc.) travaillant alors à Montréal, lesquels seront
imités par quelques Québécois. Pendant cette
phase, qui semble avoir duré jusqu'à la Guerre (1914),
le bonimenteur est une attraction, mis en évidence dans la
publicité et louangé par ce qui tenait alors lieu
de critique :
Quant au sympathique "speacher"
André de Reusse, qu'un enrouement momentané, et dû
au surmenage qu'il s'impose, n'empêche pas de se dépenser
largement en spirituelles et intéressantes explications des
vues, son apparition en scène, dans son inimitable répertoire,
déchaîne le fou rire et fait se tordre le plus neurasthénique
des spectateur [5] .
Les publicités des salles de vues animées
mentionnent régulièrement les noms des bonimenteurs
et soulignent les particularités de chacun : Forget est «
très documenté », Bissonnette a une «
voix de stentor », Aramini donne « une explication très
juste ». La réclame présente toujours quelques
titres de films, mais se borne souvent à annoncer «
dix mille pieds de vues de premier ordre », tandis que le
nom du bonimenteur et du chef d'orchestre sont souvent spécifiés.
La considération dont ils jouissent explique probablement
l'audace de plus en plus grande des bonimenteurs, qui semblent graduellement
supplanter le film ou l'intégrer à leur propre performance.
Loin de se limiter à une explication des films, le boniment
devient rapidement une tactique d'appropriation intégrant
le film à un spectacle où les éléments
locaux sont privilégiés. Ainsi à partir du
mois d'août 1908 et pendant environ six mois est ainsi projetée
au Nationoscope une série de films Pathé que l'exploitant
rebaptise « Vues parlées de M. Dhavrol » et qui
sont généralement annoncées comme ceci : «
En fait de vues animées, nous assisterons à un drame
d'amour des plus pathétiques et qui a pour titre L'Ange du
foyer dû à la plume de l'éminent artiste Dhavrol.
Cette vue parlée sera un très gros succès [6]
. »
Fernand Dhavrol était un directeur
de théâtre montréalais d'origine française;
nous ne savons pas le fin mot de l'histoire, mais il semble bien
qu'il écrivait des dialogues français que lui-même
et d'autres comédiens interprétaient pendant la projection
du film, comme le faisaient quelques autres cinémas de Montréal
où on présentait des attractions américaines
du même genre (Humanovo, Actophone). Dhavrol est toujours
présenté comme l'auteur de ces « vues parlées
» et ses comédiens comme les interprètes de
son oeuvre. Mais les titres de plusieurs des films peuvent être
retrouvés dans les catalogues Pathé Frères
reconstitués par Henri Bousquet : la Loi du Coeur, l'Honneur
de l'ouvrier, l'Amour de l'esclave [7]
. Les autres titres sont fort semblables à ceux des mêmes
catalogues : l'Ange du foyer (Ange du village dans le catalogue
1908), la Vengeance du héros (Vengeance de l'ouvrier dans
le catalogue 1908), la Petite voleuse (Petite rosse dans le catalogue
1909). La tactique est encore évidente : par les textes d'un
auteur local et les répliques de comédiens de cru,
faire en sorte que les films produits ailleurs soient attribués
à une institution nationale.
Le cinéma est aussi pris comme sujet
de nombreux monologues, dialogues, chansons écrits par des
comédiens, chanteurs et musiciens qui travaillent dans les
théâtres et les cinémas, présentant leurs
numéros entre les autres parties du programme. Si une grande
partie de l'histoire du boniment est inscrite dans celle du théâtre,
l'histoire de la chanson et de la musique populaire de l'époque
pourrait fournir une autre contribution importante à cette
histoire, ici plus facile à reconstituer parce qu'elle a
laissé des traces : les nombreux chanteurs et monologuistes
qui exerçaient dans les scopes ont laissé de multiples
textes de chansons, publiés dans les périodiques consacrés
à la musique (Le Canada qui Chante, Le Passe-Temps, Montréal
qui chante, La Lyre, etc.). Ils ont aussi fait des centaines d'enregistrements
sonores dont une grande partie est maintenant conservée dans
les collections privées ou publiques. Les noms qu'on trouve
sur ces disques sont ceux des gens qui chantaient dans les scopes
: Hector Pellerin, Alex Desmarteaux, Alfred Nohcor (Rochon), Juliette
Béliveau, Rose Ouellette, Aurore Alys, Blanche Dubuisson
[8] .
La présence du bonimenteur est parfois
contestée, mais c'est plutôt à son incompétence
que les critiques seront adressées pendant cette période.
L'opinion des commentateurs est bien résumée lorsqu'un
d'entre eux écrit : « Mais puisqu'on tient à
nous en donner, de grâce! qu'on nous en donne qui sachent
le français et qui puissent parler avec quelque bon sens...
[9] . » Le monde théâtral,
qui fournit la plupart des bonimenteurs, sera cependant parmi les
premiers à émettre un discours critique à leur
endroit :
Mais les directeurs, voyant que les images
vivantes ne suffisaient plus, prirent des conférenciers,
qui, pour la plupart, expliquaient dans une langue étrange
le spectacle automobile. Ces conférenciers, qui tiennent
à la fois du paillasse et du comédien, racontaient
les choses les plus abracadabrantes, traitant les sujets historiques
au hasard de leur mémoire et le tout au caprice de leur nature:
pathos ou drôleries, trémolo de violoncelle arracheur
de larmes, du tarantelle de flûte avec coup de cymbale, marquant
une bonne blague du comique [10]
.
Ces critiques sont assez rares, comme était en fait assez
réduite la vraie critique théâtrale; mais à
partir de 1910, le bonimenteur n'est plus souvent mentionné
dans la publicité des salles et encore bien moins souvent
dans les commentaires des chroniqueurs. Des traces comme le texte
cité ci-haut montrent qu'il est encore très présent,
mais que plusieurs commencent à critiquer sa présence
et à dénigrer son travail.
Une grande partie du public apprécie probablement les libertés
assez grandes qu'il semble prendre à l'égard du film,
mais les critiques le prennent désormais en aversion ou l'ignorent.
Ils ne réussiront pas à le faire disparaître,
mais le bonimenteur sera beaucoup moins visible dans les journaux,
où l'espace publicitaire et rédactionnel est surtout
accaparé par les grands théâtres qui furent
souvent les premiers à le congédier. Moins de trois
générations après son existence, les traces
en sont à peine perceptibles et presque aussi diffuses dans
la mémoire populaire que dans les écrits de l'époque.
Les gens de théâtre sont pratiquement les seuls à
avoir évoqué quelques souvenirs de cette activité,
et pour cause : dans plusieurs salles populaires, le film bonimenté
faisait partie d'un spectacle de vaudeville d'un type particulier,
appelé « burlesque » au Québec, constitué
surtout de courtes comédies précédées
par un défilé de danseuses et un film commenté.
Le boniment comme pratique résistante
Dans sa troisième phase, celle de la
résistance, le boniment est intégré au spectacle
burlesque, devient partie d'une performance théâtrale.
Il est cependant désormais ignoré par la critique
journalistique qui mentionne ce genre surtout pour le dénigrer.
Dans la publicité, le bonimenteur est très peu mentionné;
son nom qui était souvent sur l'affiche ou l'annonce disparaît
presque totalement des journaux, même s'il est mentionné
sur le programme du théâtre; on se contente d'indiquer
occasionnellement que le film sera « commenté par un
conférencier compétent [11]
. » Beaucoup de théâtres présentant du
burlesque ne font même pas de publicité dans les journaux,
pas plus que les cinémas ayant un bonimenteur. Même
quand ils s'offrent des annonces, la critique demeure presque muette
à leur égard. Elle le restera pendant quelques décennies,
attendant jusqu'aux années 1950 avant d'évoquer les
« savoureuses narrations d'idylles échevelées
» dans des articles rappelant la vie passée des artistes
sur le déclin. Il en fut de même des musiciens de cinéma,
qui avaient eux aussi une influence déterminante sur la réception
du film; les annonces mentionnaient les noms des chefs d'orchestre
dans les grands théâtres, mais les dizaines de pianistes
qui ont improvisé dans les scopes jusqu'en 1930 sont pratiquement
inconnus.
La fréquence du boniment pendant cette
période est difficile à évaluer de façon
précise, mais les traces relevées récemment
confirment un phénomène bien plus important que l'on
croyait [12] . On avait découvert
récemment qu'il y avait eu un bon nombre de conférenciers,
surtout dans les petites salles des villes et des quartiers francophones;
mais il semble qu'il y en eut beaucoup plus qu'on ne sait, ayant
exercé leur activité au sein des spectacles de burlesque
qui ont décuplé au Québec à partir de
1915. Un livre de Chantal Hébert sur l'histoire du burlesque
québécois rappelle que le spectacle comportait toujours
la projection d'un ou plusieurs films : « ...des petites vues
silencieuses avec un pianiste qui accompagnait, qui faisait la musique
de la vue. Le pianiste était dans la fosse d'orchestre. Il
improvisait. Puis, il y avait un raconteur qui racontait la vue
silencieuse. C'était des petits films... [13]
».
Un examen minutieux de cet ouvrage, des sources
qu'il cite et d'autres textes montre que très souvent ces
films étaient commentés par un conférencier
et que ces conférenciers furent parmi les meilleurs comédiens
de burlesque : Alex St-Charles, partenaire d'un populaire comédien
(Olivier Guimond alias Ti-Zoune) sous le nom de « Balloune
», a ainsi été bonimenteur de films jusqu'après
l'arrivée du cinéma parlant [14].
Il serait d'ailleurs très vraisemblable de penser que Guimond
pratiqua lui aussi la conférence à l'occasion, puisqu'il
fit une bonne partie de sa carrière dans des spectacles dont
le tiers était constitué de films bonimentés.
Ce fut le cas pour de nombreux comédiens parmi les plus populaires
de l'époque : Henri Poitras, Pierre Desrosiers, Arthur Pétrie,
et bien d'autres. Chantal Hébert écrit encore que
:
Le spectacle de burlesque commençait
avec la projection de films. Avant 1920, nous l'avons mentionné
au premier chapitre, il s'agissait de films muets accompagnés
par un pianiste et par un raconteur ou présentateur "qui
expliquait à mesure l'intrigue pourtant si simple du film
[15] .
Chantal Hébert cite ici les souvenirs
de la comédienne Juliette Pétrie, laquelle corrobore
tout cela dans son autobiographie; son mari, Arthur Pétrie,
avait commencé sa carrière comme bonimenteur et dut
continuer de pratiquer à l'occasion. D'autre part plusieurs
témoins de l'époque (Jean Grimaldi, Léo Choquette,
Rose Ouellette) ont rappelé la longue présence des
conférenciers, jusqu'à l'arrivée du cinéma
parlant [16]. Après
l'arrivée du cinéma sonore, les films « muets
» bonimentés furent remplacés dans le spectacle
de burlesque par des films parlants français. En fait rien
ne permet plus de penser que la conférence fut interrompue
vers 1920, surtout après qu'ont été retrouvées
de nombreuses traces de conférenciers actifs autour de 1925
: Alex Silvio, Léopold Gosselin, Omer St-Georges, Alex St-Charles.
Alex Silvio [17],
le plus connu de tous, avait loué en 1919 le Théâtre
Canadien-Français [18]
et décidé en 1923 de le nommer « Théâtre
du peuple » dans la publicité [19]
. Ses conférences faisaient partie du programme. On constate
qu'il commentait les films même quand on annonçait
des titres français : « L'insoumise, une grande vue
spéciale, avec titres en français, qu'expliquera M.
Alex. Silvio [20] . »
La publicité montre que les titres des films étaient
fortement imprégnés de couleur locale, comme devaient
l'être les commentaires : « Le 15ème épisode
de la fameuse série Envoye fort, Hutch! expliqué par
M. Alex Silvio [21] . »
Silvio n'est d'ailleurs pas seul; son personnel comprend les chanteurs-conférenciers
Hector Pellerin, Alex Desmarteaux et plusieurs comédiens
et monologuistes dont le boniment était probablement une
autre fonction occasionnelle [22]
. Pendant quelques années, Silvio fut propriétaire
ou gérant de plusieurs salles, au point qu'un critique l'accusa
de « vouloir le monopole des théâtres
[23] . » Le même critique soulignait
cependant qu'il semblait avoir trouvé une bonne formule pour
relever les théâtres en déclin; il a oublié
de mentionner qu'un des éléments de cette formule
était le film commenté. Silvio semble de plus avoir
imposé des conférenciers dans tous les théâtres
dont il prenait la direction; la comédienne Rose Ouellette
(« La Poune ») corrobore cette information en disant
« ensuite il a pris des hommes pour le faire à sa place
[24] . »
Les concurrents de Silvio présentaient
le même genre d'attraction : au théâtre Arcade,
les films sont commentés par le conférencier Omer
St-Georges qui ajoute ses chansons au spectacle
[25] . Au cinéma Lune Rousse les films
sont présentés par Léopold Gosselin
[26] , auquel succédera Alex St-Charles
lorsque le cinéma sera devenu le Caméo en 1925
[27] . Parmi les salles consacrées au burlesque
(présentant donc vraisemblablement des films commentés)
à Montréal pendant les années 1920, Chantal
Hébert nomme les Amherst, Arcade, Canadien, Ouimetoscope,
Cartier, Casino, Crystal Palace, Dominion, Gayety, Her Majesty,
King Edward, Midway, National, Princess et Starland
[28] . Quelques-unes étaient annoncées
régulièrement dans les journaux : le Canadien, le
National, le Princess. La publicité des autres était
assez sporadique et de plus, la critique journalistique les ignorait
à peu près totalement. Mais il y a fort à parier
que la formule à succès inspirait d'autres producteurs
et que le boniment demeura une pratique relativement importante.
L'arrivée du cinéma parlant ne fera pas taire complètement
ces gens, puisqu'ils continueront à pratiquer dans les salles
non équipées pour le son, puis deviendront souvent
présentateurs, comédiens ou musiciens de radio et
de cabaret, enregistreront des disques. Le comédien Henri
Poitras, qui a « fait la conférence » pendant
quelque temps, a rédigé plusieurs années après
des mémoires où se trouve le seul texte autobiographique
connu d'un bonimenteur québécois. Sa rareté
et la richesse de son information valent que nous le citions in
extenso :
Vers mai 1924, Arthur Drapeau, le propriétaire
du théâtre Impérial, m'offrit de "faire
le conférence" pendant tout l'été au Théâtre
Princess. On est prié de ne pas confondre avec conférencier!
L'expression "faire la conférence" nécessite
certaines explications. Les films que l'on présentait au
Princess étaient américains. Comme la grosse majorité
des spectateurs était canadienne française et peu
habituée à la langue anglaise, le patron engageait
un acteur qui traduisait ce qui était écrit sur l'écran.
Je me dois d'ajouter qu'il s'agissait de films muets. Parfois, le
conférencier se laissait emporter par l'action et il ajoutait
des mots de son cru! Il me faut admettre que mes connaissances de
la langue de Churchill n'étaient pas des plus brillantes!
Toutefois, j'acceptai l'engagement et devins "conférencier"!
Quelques jours d'avance, on me remettait le synopsis du film et
je l'étudiais afin de ne pas faire trop de bourdes. Comme
j'avais assez de bagout, je ne m'en tirais pas trop mal. Lors des
premières représentations, il m'arrivait parfois de
dévier de la vérité et de dire des inepties
mais ça ne durait pas [29]
.
Du vicomte d'Hauterives à Balloune
Le portrait moyen du bonimenteur québécois
ressemble beaucoup plus à celui d'un comédien qu'à
celui du « conférencier » valorisé par
les écrits de Stephen Bush aux États-Unis ou Charles
Le Fraper en France [30] . Il
s'agit d'une personne d'origine modeste, dont la fonction consistait
beaucoup plus à échanger avec le public sur les films
dans un contexte ludique, plutôt qu'à imposer un rituel
de réception savant et passif. Du vicomte d'Hauterives à
Balloune, la conférence est passée du discours cultivé,
policé et encensé, à la répartie spontanée
et interactive (« Envoye fort, Hutch! ») ignorée
par la critique mais soutenue par un public nombreux pendant deux
décennies, et mentionnée avec quelque intérêt
vingt ans plus tard seulement : « Il y a un acteur qui s'appelle
Balloune mais dont le nom véritable est Saint-Charles. Au
temps du film silencieux, St-Charles était conférencier
au Cinéma Caméo et donnait de savoureuses explications
aux spectateurs. Il jouait aussi la comédie avec Daoust [31]
».
Cette histoire révisée des débuts
du cinéma au Québec laisse entendre qu'avant même
le début d'une production locale de films, des tactiques
d'appropriation étaient apparues et se développaient
pour interpréter selon les idiomes locaux les vues animées
importées. Ces pratiques pouvaient se justifier au début
par la présence du bonimenteur pour attirer le spectateur
et lui « expliquer » un spectacle encore assez inhabituel.
Mais en 1925, quand les vues animées sont devenues une habitude
quotidienne et que les films sont présentés avec des
intertitres bilingues, cette explication ne tient absolument plus.
La pratique d'appropriation est bien installée, constante
et soutenue, et montre la persistance d'un mouvement de résistance
à l'hégémonie du film industriel; le bonimenteur
ne traduit pas le « langage universel » qu’était
supposé être le cinéma muet, il est la vedette
d'un spectacle local auquel le film est intégré. Ce
spectacle est le prolongement d'une performance traditionnelle,
mais n'est pas tant un archaïsme qu'une forme nouvelle d'expérimentation
d'un média. Au Québec cette pratique sera perpétuée
jusqu’aux années 1960 par les nombreux prêtres-cinéastes
qui commentaient eux-mêmes leurs films pendant la projection.
Leur discours n’était certes pas le même que
ceux des cinéastes qui leur succéderont, Groulx, Perrault,
Carle et autres, mais déjà existait une forme locale
d’appropriation du cinéma, qui vaut certainement qu’on
s’y intéresse et même qu’on retrouve et
écrive son histoire.
Notes:
[1] Ce texte est
un condensé d’un chapitre du livre de l’auteur
: Le bonimenteur de vues animées. Le cinéma muet entre
tradition et modernité (Éditions Méridiens
Klincksieck et Nota Bene, 2000).
[2] Voir nos ouvrages
(en collaboration avec Serge Duigou) L'Historiographe. Les débuts
du spectacle cinématographique au Québec, Montréal,
Cinémathèque québécoise, 1985; et Marie
de Kerstrat, l'aristocrate du cinématographe, Quimper, Editions
Ressac, 1987.
[3] Cecil M. Hepworth,
Came the Dawn. Memories of a Film Pioneer, Londres, Phoenix House
Limited, 1951, p. 30.
[4] Anonyme, «
L'historiographe », in L'Événement, Québec,
6 avril 1898.
[5] Anonyme, «
Nos lieux d'amusement. Au National-Biograph », in La Presse,
Montréal, 31 août 1907. De Reusse, qui était
aussi chanteur, est louangé dans un autre article pour «
ses chansons, son humour, ses explications si curieusement détaillées
». (Anonyme, « Nos lieux d'amusement, National-Biograph
», in La Presse, Montréal, 27 août 1908). Le
même André de Reusse semble avoir été
plus tard un critique connu en France; Georges Sadoul cite parfois
ses commentaires parus dans Hebdo-Film.
[6] Anonyme, «
Nationoscope », in La Presse, Montréal, 5 décembre
1908.
[7] Ces trois
films sont mentionnés dans le journal La Presse respectivement
aux dates suivantes: 8 août 1908, 5 janvier 1909, 2 février
1909, dans la section « Nationoscope » de la chronique
des spectacles.
[8] Edward B.
Moogk, En remontant les années. L'histoire et l'héritage
de l'enregistrement sonore au Canada (des débuts à
1930) Ottawa, Bibliothèque Nationale du Canada, 1975.
[9] Anonyme, «
Aux cinématographes », in Le Petit Québécois,
12 février 1910.
[10] Ernest
Tremblay, « Feuillet théâtral », in Le
Pays, Montréal, 15 janvier 1910.
[11] Anonyme,
« Titres commentés au Théâtre Arcade »,
in La Patrie, Montréal, 10 février 1925.
[12] Nos précédentes
recherches sur le conférencier québécois ont
fait l'objet d'un mémoire de maîtrise : Le bonimenteur
de vues animées (Département d'histoire de l'art,
Université de Montréal, 1993). Nous avons également
exposé ces découvertes dans quelques articles écrits
avec André Gaudreault: « L'écran ventriloque
», in 24 Images, no 65, février-mars 1993 ; «
Des ‘Films parlant français’ en 1913, au Canada
Français », in 1895, Association française de
recherche sur l'histoire du cinéma, octobre 1993. Nous avions
découvert des indications sur la présence du conférencier
jusqu'à l'arrivée du cinéma parlant, mais nous
supposions cette présence plus limitée.
[13] Entrevue
avec le comédien Marc Forrez, cité par Chantal Hébert,
in Le burlesque au Québec. Un divertissement populaire, Montréal,
Hurtubise HMH, 1981, p. 26. Le pianiste et le conférencier
étaient parfois la même personne, improvisant donc
avec la voix autant qu'avec le clavier: c'était le cas pour
Hector Pellerin. Un autre conférencier, Pierre Desrosiers,
était accompagné au piano par son épouse (selon
les souvenirs de son fils Jacques).
[14] Jean Grimaldi,
interview avec Germain Lacasse, Montréal, 29 mars 1993. Archives
de l'auteur. Lors d'un entretien téléphonique précédant
cette interview, M. Grimaldi insistait sur le fait que St-Charles
« expliquait la vue », et non les intertitres.
[15] Juliette
Pétrie, Quand on revoit tout ça! Le burlesque au Québec,
Montréal, Editions Juliette Pétrie, 1977, p. 34; cité
par Chantal Hébert, op. cit., p. 148. En p. 211 (note 58),
Mme Hébert ajoute : « Arthur Pétrie, qui avait
fait du vaudeville aux États-Unis, a commencé sa carrière
ici en commentant ces films muets qui étaient parfois des
chansons illustrées. »
[16] Interviews
de l'auteur avec ces comédiens et producteurs de spectacles
: interview de Jean Grimaldi par Germain Lacasse, Montréal,
29 mars 1993, interview de Rose Ouellette par Germain Lacasse, Montréal,
6 novembre 1993, interview de Léo Choquette par Germain Lacasse,
Montréal, 26 avril 1994.
[17] Son vrai
nom était Alexandre-Sylvio Jobin, mais il fit toute sa carrière
sous le pseudonyme d'Alexandre Silvio. Vers 1920, il semble avoir
changé délibérément l'orthographe de
son nom qui était auparavant orthographié «
Sylvio » dans les journaux. Nous avons choisi d'utiliser son
nom d'artiste, sauf dans les citations où nous conservons
l'orthographe du texte cité.
[18] Minute
no 109892 du notaire Faribault, 12 mars 1919, Greffe des notaires,
Palais de justice de Montréal. Ce document a été
transmis à l'auteur par son collègue Jean-Pierre Sirois-Trahan.
[19] Publicité,
« Théâtre Canadien-Français », in
La Patrie, Montréal, 3 mars 1923.
[20] Anonyme,
« L'insoumise au Canadien », in La Patrie, Montréal,
11 août 1923.
[21] Publicité,
« Théâtre Canadien-Français », in
La Patrie, Montréal, 3 mars 1923.
[22] Publicité,
« Théâtre Canadien-Français », in
La Patrie, Montréal, 10 mars 1923.
[23] Anonyme,
« Nos théâtres », in Le Canard, Montréal,
31 mai 1925. Silvio aurait par ailleurs cédé le Canadien-Français
et le National à Joseph Cardinal en 1926 pour des raisons
de santé (La Presse, 6 novembre 1926).
[24] Interview
de Rose Ouellette par Germain Lacasse, Montréal, 6 novembre
1993. Archives de l'auteur.
[25] Anonyme,
Publicité « Théâtre Arcade », in
La Patrie, Montréal, 24 février 1923. Le 21 avril,
la publicité répète encore «vues expliquées»
et la chronique théâtrale précise : «
Comme toujours il y a explication des vues en Français. »
[26] Anonyme,
« Théâtres et cinémas. Lune Rousse »,
in La Presse, Montréal, 17 février 1923.
[27] Anonyme,
« Échos de Cour et Jardin », in Radio-Monde,
Montréal, 8 avril 1944.
[28] Chantal
Hébert, op. cit., Appendice L, p. 283.
[29] Henri Poitras,
« Dramaturge », in Radio 50, Montréal, 4 juin
1950, p. 24; ce document a été fourni à l'auteur
par l'historien Jacques Clairoux, qui le cite dans son article «
Le vaudeville au Québec 1900-1930 », in Les Cahiers
de la Société d'histoire du théâtre au
Québec, No 8, juin 1992.
[30] Conférenciers
eux-mêmes, ils ont écrit dans la presse corporative
des textes soutenant l'embauche de conférenciers cultivés
maîtrisant l'art oratoire.
[31] Anonyme,«
Échos de Cour et Jardin », in RadioMonde, Montréal,
8 avril 1944.
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