Oralité
et nouveaux médias
Isabelle Lavoie
Université Concordia

La plante humaine (réal. P. Hébert, NFB/ONF, 1996).
Au Québec, la tradition orale fait
partie de notre culture depuis le temps de la colonisation. La voix
du conteur a toujours été très présente
même si depuis quelques décennies, avouons-le, il faut
tendre l'oreille bien fort pour continuer de l'entendre. Ce qui
faisait partie d’un certain patrimoine est tout à coup
devenu désuet et archaïque pour les nouvelles générations.
Certains diront que la venue des nouveaux médias —
et ici, il faudra définir ce que nous entendons par nouveaux
médias — est la principale cause de ce déclin.
Mais qu'en est-il vraiment? L'oralité a-t-elle réellement
cédé le pas aux nouvelles technologies? Comment peut-on
aujourd'hui , en 2003, inscrire l'oralité dans ce nouveau
contexte et avec quelles conséquences sur la forme, le fond?
Risque-t-elle de disparaître complètement? D'un autre
côté, ne pouvons-nous pas voir dans ce nouveau contexte
une porte ouverte sur une plus large distribution qui permettra
justement à l'oralité de survivre sous une forme qui
reste à définir? Tradition orale et nouveaux médias
sont-ils à ce point dissemblables et opposés?
Pour répondre à ces questions
et à bien d'autres encore, je me servirai de plusieurs textes
théoriques (Lévy, Scheunemann, Couchot, Sauvé)
qui abordent la question d'une façon ou d'une autre et je
mettrai en parallèle certains de ces textes avec deux films
québécois. D'abord le film d'animation La plante
humaine (1996) de Pierre Hébert puis le documentaire
de Peter Wintonick et Katerina Cizek Seeing is Believing
(2002). Le film d'Hébert traite de la recherche du sens du
monde au moment où la première guerre du Golfe fait
rage à la télévision et où le retour
à la parole semble devenir le seul moyen de retrouver un
peu de soi-même dans l'univers. Le film de Wintonick et Cizek,
quant à lui, traite d'une nouvelle oralité, celle
des caméras numériques qui permettent à de
simples citoyens de devenir témoins de l'évolution
du monde et d'utiliser le réseau virtuel pour partager leur
vision. Mais avant d'en arriver là, il faut d'abord définir
l'oralité et les nouveaux médias, particulièrement
la télévision qui est au cœur des deux films.
Je dois préciser qu'à travers
mes recherches j'ai discerné trois attitudes face aux nouveaux
médias et que ces différentes attitudes ont bien sûr
teinté les définitions que pouvaient donner les auteurs
sur les deux termes qui nous intéressent. Dans Tradition
orale et nouveaux médias (sous la direction de Victor
Bachy et al.), qui traite surtout du contexte africain,
j'ai remarqué une attitude franchement négative face
à ce nouveau contexte où l'oralité est considérée
comme étant en danger, j'y reviendrai plus loin. Chez Pierre
Hébert c'est plutôt un esprit critique qui prend le
dessus. Par La plante humaine mais aussi par ses écrits,
Hébert met en garde mais ne rejette pas pour autant l'utilité
des nouveaux médias. Et finalement, il y a les optimistes
tels que Lévy, Wintonick et Couchot pour qui la nouvelle
sphère médiatique devrait assurer la sauvegarde de
l'humanité.
Définition de l'oralité et
des nouveaux médias
Peut-être pouvons-nous commencer par
la définition de l'oralité soumise à l’examen
des penseurs africains, qui ont d'ailleurs une place prépondérante
dans le film d'Hébert, d'où l'importance de leur point
de vue. À noter aussi que cette définition n'a peut-être
pas une portée sémiotique, elle ne parle ni de signe
ni de signifiant ou de signifié, mais elle démontre
bien selon moi ce qu'est l'oralité pour ceux qui la vivent
quotidiennement : une définition en totale harmonie avec
la présence du conteur dans le film d'Hébert. Ainsi
donc ces penseurs voient l'oralité comme la mémoire
sociale du peuple, comme véhicule de transmission mais surtout
aussi comme « accumulation de techniques de pensées
philosophiques qui débouchent sur une idéologie »
(Bachy et al. 89).
Tout ce qui constitue un peuple se retrouve
donc dans cette oralité et dans sa sauvegarde : « Le
conteur était à une certaine époque, le fusil
du peuple, l'éveilleur de conscience, le réparateur
des prêches et l'antidote du mal. » (Bégin 2)
C'est l'oralité comme acte de résistance, mais c'est
aussi une définition qui fait porter une énorme responsabilité
sociale sur les épaules du conteur. Éveiller la conscience,
réparer le mal… Voilà une question qui reviendra
lorsque nous parlerons du film Seeing is Believing et de
ces gens qui décident de devenir des témoins actifs
: ceux que j'appellerai des « agents provocateurs »
qui veulent faire connaître au monde entier les injustices
sociales dont sont victimes les gens qui les entourent.
Chez Benjamin, comme le propose Scheunemann
(83), le conteur est métaphoriquement un collectionneur de
coquillages; il n'invente pas l'histoire, il la récupère
et la transmet aux générations futures. Ce n'est pas
un auteur en tant que tel, c'est une personne qui a un don pour
transmettre une expérience collective : « The storyteller
is not involved in any search for the meaning of life or pure aesthetic
expression. Storytelling is part of the people's rest after their
day's work. All the storyteller does is lie on the beach, listen
to the surf and collect the shells, the tales wich he hears. »
(Scheunemann 84) Le conteur, chez Benjamin, représente donc
un témoin pas autant passif que contemplatif, contre l’approche
beaucoup plus active du conteur de la définition africaine.
À ce propos, Pierre Hébert, lors d’un séminaire
auquel il participa à l’Université Concordia
[1] , souligna cette différence
qui, pour lui, est fondamentalement une question de contexte.
En effet, si Benjamin parle d'un contexte
où le littéraire est dominant, il en va autrement
pour le contexte africain où l'oralité prend le relais
d'une littérarité beaucoup moins répandue.
Cela expliquerait la puissance collective de l'oralité en
Afrique et sa forme plus (inter)active, mais aussi la raison pour
laquelle Benjamin considère l'oralité comme médium
d’expression archaïque. D'un côté, on remarque
une oralité africaine toujours aujourd’hui inscrite
dans le quotidien des gens, et de l'autre une oralité considérée
comme relique du passé, d’une ancienne façon
de faire et de dire. Bien sûr, le concept d’oralité
est beaucoup plus complexe et polymorphe que ne le laisse entendre
cette brève élaboration. Or je m'en tiendrai là
pour le moment dans la mesure où notre analyse des différences
et ressemblances entre la tradition orale et les nouveaux médias
viendra compléter notre vision d'ensemble sur cette question.
Dans Expanding Film into Digital Media,
Yvonne Spielmann distingue trois formes d'images médiatiques
: l'image cinématographique (cinéma, photo), l'image
électronique (télévision, vidéo) et
l'image digitale (numérique, haute définition) (133-135).
Cette distinction est importante quand vient le temps de définir
les nouveaux médias et, surtout, lorsque nous cherchons à
savoir si nous devons ou non y inclure la télévision.
En fait, celle-ci semble posséder une position intermédiaire
entre le film et le digital, « where the representational
function of the analogue are crossed with the digital effects of
simulation. » (Spielmann 134) Edmond Couchot caractérise
quant à lui la télévision par son support spécifique
(la mosaïque de l'écran), son mode de diffusion (câble,
satellite) et par l'immédiateté de la diffusion (en
direct) (86). Il ajoute que le multimédia, quant à
lui, possède toutes ces caractéristiques mais qu'en
plus, il introduit le concept d'images dialogiques, c’est-à-dire
la possibilité d’une conversation entre l'image et
celui qui la regarde et la manipule.
Pierre Lévy pousse plus loin la définition
du multimédia et surtout du cyberespace. Il écrit
: « [C]yberspace is the result of an international movement
of young people eager to experiment collectively with forms of communication
other than those provided by traditional media. » (XVI). Il
repositionne plus loin les fondements de l'oralité en ajoutant
: « [T]he goal of cyberspace is to interconnect all speaking
bipeds and encourage their participation in the collective intelligence
of the species within a ubiquitous environment. » (Lévy
233) Voilà sûrement une première piste de réflexion
en ce qui a trait à la forme que peut prendre l'oralité
dans les nouveaux médias, ce qui rejoint aussi une définition
de l'oralité que proposa Pierre Hébert, à savoir
l'échange d'un animal parlant à un autre; un échange
de connaissances, une nouvelle forme de transmission où la
voix peut ou non (par la présence d'un microphone par exemple)
être présente. Une chose est certaine, l'interactivité,
qui est une des bases de l'oralité, semble aussi primordiale
dans le cyberespace, même si le lieu de cette interactivité
est virtuel et sans connexion au temps ou à l'espace réel.
Modifications de la forme narrative
Deux des plus importants changements à
survenir aujourd'hui par la rencontre de la culture orale et des
nouveaux médias sont 1) la forme que prend le récit
et 2) le glissement de la place du narrateur et du spectateur. Si
dans l'oralité le récit possède une forme linéaire,
le conteur procédant généralement du début
à la fin de l'histoire (ce qui nous rapproche de la Poétique
d'Aristote et de ses notions de conflits, complots, protagonistes
et antagonistes), il en va cependant autrement dans le cas du multimédia
(Sauvé 73). Le récit devient ici multilinéaire,
c’est-à-dire que l'histoire peut prendre plusieurs
directions selon la volonté de « l'usager [2]
». L'important n'est plus d'arriver à la fin de l'histoire,
mais bien de voir quel parcours la personne prendra pour s’y
rendre. Jim Sauvé ajoute à cette description un autre
élément important, à savoir que si dans la
tradition orale on parle de connexion de causalité
(un acte engendre une conséquence), au niveau du multimédia
c'est plutôt une connexion associative qui se produit, suivant
la multiplication des trajets possibles pour arriver à la
« fin ». Cette multiplication des trajets possibles
demande au concepteur (auteur) d'anticiper la ou les réactions
de l'usager et de construire la trame du jeu, du CD ROM ou de tout
autre projet interactif en fonction de ces possibles réponses.
Ce faisant, le concepteur donne à l'usager l'illusion qu'il
contrôle le récit et qu’il devient à son
tour auteur. D'une certaine façon, l'usager se place en position
(illusoire) d'énonciateur qui, à l'image du conteur
traditionnel, peut générer une multitude de personnalités
et de caractéristiques différentes aux personnages
de son récit, à ceux qu'il rencontre sur son parcours.
Pour clarifier cette théorie, Allison McMahan cite le film
Rashomon (A. Kurosawa, 1952) pour démontrer les
changements de ton, au niveau de la psychologie des personnages,
qui sont proposés au spectateur chaque fois que l'histoire
est narrée par un nouveau personnage, même si l’histoire,
le récit, reste plus ou moins le même. Voilà
en somme ce que l'usager du multimédia peut faire avec les
personnages de son propre récit. D'où aussi l'idée
du glissement entre la position du narrateur et celle du spectateur,
comme l'explique ici Sauvé: « With interactive multimedia
we are seduced by the immersive experience that acts of choice create;
it's a seduction, an immersion that causes us to think and respond
to the story and storytelling in fundamentally different ways because
interactive multimedia blurs the distinction between storyteller
and audience, between actor and spectator, between taking in and
acting out. » (Sauvé 78)
Dans le contexte du multimédia l'auteur
et l'usager s'échangent donc la position de narrateur même
si l'usager n'a aucun pouvoir réel sur la destinée
de ces personnages. Ce rôle demeure entre les mains du concepteur.
Mais peut-on alors parler de co-narration? Ou est-ce que le fait
que l'usager n'ait qu'une influence restreinte sur le récit
limite ou anéantit cette dialogie entre narrateurs? En fait,
j'aimerais croire à une co-narration potentielle, mais je
pense que dans l’état actuel de la technologie, la
co-narration n’est que virtuelle, une simple illusion, comme
le propose Sauvé. Par contre, je suis convaincue que d'ici
quelques dizaines d'années, une véritable co-narration
deviendra possible (par réseaux peut-être?) et il faudra
alors re-situer à nouveau la position du narrateur dans l'oralité
mouvante du cyberespace.
N'oublions pas cependant que les nouveaux
médias ne sont pas que l'apanage du cyberespace et que, dans
le contexte de l'imagerie digitale, la position du narrateur a réellement
changé depuis quelques années. Comme je le mentionnais
plus tôt, le conteur est perçu comme un témoin
plus ou moins actif selon que l'on soutienne la thèse de
Benjamin ou celle des auteurs africains. Avec l'arrivée de
l'image numérique et de sa diffusion dans le cyberespace,
la position du narrateur et du spectateur n'a pas nécessairement
changé, contrairement à celle du conteur. Le conteur
est devenu un témoin actif (pensons au film Seeing is
Believing), une figure de cet agent provocateur que
je mentionnais plus tôt. Le conteur moderne continue à
éveiller les consciences mais son réseau d'action
est passé de l'infiniment petit, le village local, à
l'infiniment grand, le village global. Son impact et sa responsabilité
sociale sont devenus proportionnels à l'élargissement
de sa diffusion.
Seeing is Believing
La dirigeante du groupe activiste Witness,
intervenant dans le documentaire de Wintonick et Cizek, semble tout
à fait consciente de cette responsabilité et n'hésite
pas à dire que ce que fait par exemple Joey Lazano (un des
témoins-agents provocateurs du film) permet de sauver des
gens tout en les mettant en danger. Lazano, le conteur moderne,
raconte les horreurs dont sont victimes les gens d'un petit village
des Philippines. Il filme, commente et diffuse le tout sur Internet,
dévoilant à la face du monde les atrocités
subies par ces gens. Or les actions de Lazano sont-elles utiles
ou nuisibles pour ceux qu'il veut défendre? Y aurait-il eu
des gens assassinés si Lazano n'avait pas présenté
ces images sur le site de Witness? En même temps,
si Lazano n'avait pas été là avec sa caméra,
les assaillants n'en auraient-ils pas profité pour finir
leur besogne en toute impunité? Grave question d'éthique
qui, je crois, n'était pas nécessairement présente
dans la tradition orale ancestrale, le conteur restant dans une
position plus neutre bien que, comme le soulignait Pierre Hébert,
un des rôles du conteur a toujours été de supporter
ou de dénigrer l'exercice du pouvoir. Si dans le passé
donc, l'oralité pouvait servir d'arme politique, maintenant,
avec ces nouvelles technologies, la question ne se pose même
plus. La caméra et surtout sa diffusion deviennent une arme
redoutable qui peut à la fois servir le « bien »
et le « mal », comme le note Pierre Lévy : «
Technology is responsible neither for our salvation nor our destruction.
Always ambivalent, technologies project our emotions, intentions,
and projects into the material world. The instruments we have built
do provide us with power, but since we are collectively responsible,
the decision on how to use them is in our hands. » (XV)
C'est donc toute la question de la responsabilité
médiatique qui est soulevée ici. Via Internet, le
câble et les satellites, le conteur moderne devient les yeux
du monde quand personne ne voit, comme il est dit dans le documentaire.
Je rajouterai qu'il n'est pas seulement les yeux mais aussi la voix
qui, pour moi, demeure primordiale dans un monde où tant
de gens n'ont pas encore le droit de parole.
Je reviens quelques instants sur la citation
de Pierre Lévy et sur notre responsabilité face à
l'usage des nouvelles technologies. Cette responsabilité
découle directement, il me semble, de ce culte de l'image,
décrié par Hébert par la métaphore de
la télévision littéralement dévorante
qui caractérise notre société et qui rend toute
image plus crédible que la parole : une image vaut mille
mots, d'où peut-être la nécessité pour
l'oralité de s'adapter à cette nouvelle idéologie
sous peine de disparition à plus ou moins long terme. Un
bon exemple de cette obsession de l'image se retrouve dans l'intervention
du prêtre au Congo dans Seeing is Believing. Ce prêtre
qui voyait depuis des semaines des gens se faire massacrer par la
milice avait tenté — en vain! — d'avertir l'ONU
et les médias du génocide qui se tramait. Devant l’incrédulité
des autorités occidentales face à cette tragédie
et poussé par l’urgence de la dénonciation,
il a filmé les plaies, les mutilations et les souffrances
des victimes des massacres : images terribles, dures, à la
limite du supportable. Contre l'inéluctable, les autorités
n’ont cette fois d'autre choix que de croire son témoignage
et d'agir. Il faut donc voir pour croire ou, comme
il est dit dans le film d'Hébert, voir c'est comprendre,
démontrant à quel point la seule parole a perdu de
sa force devant l'arrivée des nouveaux médias.
Ici, deux points de vue critiques autour
de la télévision et de son influence sur les contingences
de l'oralité s’imposent et, de fait, constituent un
intéressant complément à la thèse que
défend Hébert dans La plante humaine, où
il est fait mention des problèmes pouvant découler
de l’élévation de la télévision
au statut de médiateur entre la société et
les hommes. Revenons d'abord sur quelques-unes des problématiques
soulevées dans le livre Tradition orale et nouveaux médias
quant à la vision africaine de l'influence de la télévision
sur les traditions orales.
Vision africaine de l'oralité et des
nouveaux médias / La Plante humaine
Mukula Kadima-Nzuji perçoit au moins
trois conséquences négatives de l'arrivée de
la télévision sur les traditions orales africaines
[3] . Il note d’abord une substitution des
activités collectives nocturnes (jeux, rencontres familiales,
contes autour du feu, etc.) par l’activité télévisuelle
et ses différentes émissions (téléromans,
films et surtout bulletins de nouvelles). C’est ce que cherche
à confirmer La plante humaine lors de cette séquence
où l'on aperçoit en alternance les villageois assis
autour du feu, attentifs et même actifs (ils répondent
au conteur par des onomatopées approbatives), face à
la figure du conteur qui s'exécute devant eux. Hébert
explique d'ailleurs que cette notion d'approbation ou de désapprobation
des propos du conteur est très importante en Afrique. Lorsque
le griot conte, il y a toujours, près de lui, un ancien qui
contrôle le récit et s'assure du respect des traditions
en influençant les approbations ou désapprobations
de la foule. Hébert fait ici le lien entre les contingences
de cette pratique relationnelle entre le conteur et l’ancien
(le médiateur) et la relation qui s'installe entre le lecteur
d’un bulletin de nouvelles et celui qui active le télésouffleur,
ce dernier ayant, comme l'ancien du village, le contrôle sur
le récit et son rythme. D’ailleurs, peu après
nous avoir représenté les villageois autour du conteur,
Hébert les positionne assis devant un poste de télévision,
leurs visages complètement obnubilés et sans réaction,
face à un bulletin de nouvelles sur la guerre du Golfe de
1990. La réflexion de Kadima-Nzuji est donc confirmée
par le film d’Hébert,et nous lie directement à
la deuxième conséquence de l’émergence
du dispositif télévisuel, qu’il définit
comme objet de contamination du bastion de l'oralité, le
village.
La même séquence du film d'Hébert
est ici, encore une fois, particulièrement intéressante.
La place publique où s'exécutait le conteur devient
le lieu de positionnement de la télévision. L’endroit
demeure un lieu de rassemblement mais l'interactivité entre
locuteur et récepteur est disparue et le rapprochement physique
qui se produit lors de la performance du conteur est remplacée
par la froideur de l'écran qui n'incite plus à la
même promiscuité. Kadima-Nzuji résume merveilleusement
bien cette thèse lorsqu’il écrit : « Les
nouveaux médias ne respectent pas les conditions naturelles
de transmission de la parole traditionnelle. En faisant de celle-ci
un mode de communication différée et en évacuant
du champ de sa transmission l'instance réceptrice qui, par
ses réactions favorables ou défavorables, était
en mesure d'infléchir son cours, ils rompent la chaîne
de la communication tribale. Dès lors privée de son
lieu et de ses conditions naturelles de production et de circulation,
la parole traditionnelle reprise en charge par les nouveaux médias,
se trouve réduite à d'incessants bégaiements.
Elle est amputée d'une part importante d'elle-même.
Elle est comme vidée de sa substance. Vidée de sens.
» (120)
Ce vide de sens que l'on retrouve sous les
traits d'une quête de sens chez Hébert est
incarné par la folklorisation de la tradition orale, troisième
conséquence de la venue des nouveaux médias en sol
africain. Cette folklorisation se produit à la télévision
lorsque des réalisateurs tentent de reproduire de façon
stéréotypée une séance de conte ou encore
lorsque des cinéastes font la collecte des contes de façon
presque entomologique, les conteurs devenant des insectes rares
en constante observation sous le microscope de l'anthropologie.
Que faire face à ces conséquences
désastreuses pour les traditions orales? Comment tenter de
concilier les deux modes d'expressions? Pour Drissa Diakite, il
n'y a pas de retour en arrière possible. Les nouveaux médias
sont là pour rester et il faut donc adapter l'oralité
à ce nouveau phénomène ou plutôt adapter
les nouveaux médias pour qu'ils deviennent un outil servant
l'oralité. Comment? En conservant l'authenticité de
l'oralité. Cette authenticité ne peut être préservée
que par la notion de transgression (Bachy et al. 159).
L'idée de transgression est présente lorsque l'on
sent à l'écran qu'il y a eu chez les gens filmés
vol d'une partie d'eux-mêmes, lorsqu'un malaise subsiste.
Lorsque les protagonistes passent sans problème de l'autre
côté du miroir, la tradition tombe dans le folklore.
Les lieux, les objets, le décor et les conteurs doivent rester
dans leur milieu naturel pour conserver cette authenticité.
Ce qui n'est évidemment pas le cas dans un studio de télévision.
Diakite ajoute que l’aspect positif des nouveaux médias
sur les traditions orales réside dans leur faculté
à faire prendre conscience aux Africains eux-mêmes
de la richesse de leurs traditions et de l'importance de les sauvegarder.
Les nouveaux médias doivent d'abord servir cette sauvegarde
de l'oralité ancestrale.
Critique de la télévision
Qu'en est-il de la critique de Lévy
face à la télévision? Elle est bien sûr
d'un tout autre ordre que ce que nous venons d'aborder et, comme
nous le verrons, son discours rejoint plus directement celui de
La plante humaine.
La principale critique de Lévy contre
la télévision est le fait qu'elle n'offre qu'UNE seule
vision des choses et des événements. Nous sommes forcés
de partager cette vision et le fait de la partager avec des millions
de personnes tend à la rendre plus réelle que la réalité
elle-même. Ce que la télévision nous montre
est présenté comme LA réalité et nous
arrivons difficilement à faire la part des choses. Cela rejoint
la pensée de Pierre Hébert à ce sujet, qui
dit : « […] il y a une inadéquation entre le
caractère fictionnel de ces images et leur prétention
à pouvoir rendre le réel plus efficacement que la
parole ou tout autre outil. Le réalisme du cinéma,
de la télévision, de la photographie, crée
une impression de vérité que rien ne vient soutenir
ou justifier, et il y a un risque, je pense, à ce qu'un monde
s'organise autour de ces moyens. » (De Blois 54)
Comment faire face à ce monopole de
la vérité, de la réalité? Pour Lévy,
la solution réside dans l'utilisation du cyberespace comme
moyen pour contrer l'absolutisme télévisuel. Le cyberespace
ne présente pas une vision unilatérale des événements,
au contraire; il incorpore des millions d'opinions et de visions
qui traversent l'espace en quelques secondes. Les gens ne sont pas
seulement considérés comme des récepteurs mais
aussi comme des producteurs de sens. Encore une fois préside
ici l'importance de l'interaction.
Si je suis en grande partie d'accord avec
Lévy, reste que l'idée de monopole, il me semble,
n'est pas si étrangère au cyberespace. L'omniprésence
des grands portails tels Yahoo, Hotmail, MSN ou tout autre produit
Microsoft me fait parfois douter de la totale liberté d'esprit
et de parole qui est si chère à Lévy et qui,
selon lui, flotte sur le réseau Internet. Certes, l'interaction
que procure le cyberespace nous laisse une marge de manœuvre
beaucoup plus grande que dans les médias traditionnels. Mais
reste que, face à de superbes sites comme celui de Witness
qui laisse et souhaite laisser la parole aux gens pour qu'ils deviennent
eux aussi des témoins de l'évolution de l'humanité
— des transmetteurs de connaissances et d'expériences
— nous nous retrouvons également bien souvent sur des
sites aussi vides de sens que ce que dénonce Lévy
à propos de la télévision. Lorsqu'un consortium
comme Québécor nous présente ad nauseam
le même point de vue sur cinq ou six sites différents
tous incorporés dans la grande famille TVA , TQS ou autres,
il y a un sérieux danger de concentration de l'information
qui laisse bien peu de place à l'intervention du premier
quidam qui ne pense pas la même chose et souhaite le dire.
Tout est une question d'esprit critique et de conscience des limites
actuelles du réseau. Le bon et le moins bon se côtoient
sur le Net et influencent la façon dont l'oralité
peut être vécue dans ce milieu, passant de la liberté
totale, due à la grande démocratisation du médium,
à une vision corporatiste beaucoup plus restrictive.
Bien que je me sois ici éloignée
quelque peu de mon propos originel, il me semblait important de
préciser ou contextualiser certaines des inquiétudes
que je partage moi-même face aux obstacles que rencontrent
aujourd’hui les cultures orales dans le cyberespace —
une des problématiques principales étant liée
à l'éthique dont nous parlions plus haut et qui réintégrera
notre propos au moment d’analyser les films.
Revenons d'abord, à travers le commentaire
d’une séquence du film Seeing is Believing,
à la question de la démocratisation des médias
et de la parole, donc de l'oralité. Depuis des millénaires,
celui ou celle qui devenait conteur, griot, shaman, rabbin, etc.
était désigné par son peuple comme quelqu'un
possédant un don spécial. Cette place de transmetteur
n'était pas accessible à tous et la codification des
relations dans le groupe en tenait compte. Ne faisait pas partie
de la caste des conteurs qui le voulait bien. Cette position était
un héritage, transmise par liens familiaux, d'un membre à
un autre. Aujourd'hui, et en partie à cause ou grâce
aux nouvelles technologies, ce lignage est devenu caduc, la transmission
héréditaire ayant perdu de son actualité, même
en Afrique. Comme le démontre Seeing is Believing,
l'avènement du numérique a démocratisé
la position du conteur. Le fait que tout un chacun puisse devenir
du jour au lendemain un transmetteur d'expériences, un témoin
célébrant son discours à la face du monde,
a révolutionné la façon de percevoir l'existence
et les événements qui la composent. Il suffit de voir
ce groupe de villageois des Philippines, percevant comme un objet
sacré la caméra numérique qu’on leur
présente, pour comprendre l'impact que produit cette démocratisation.
Ils n'auront plus à attendre qu'un autre parle pour eux,
ils pourront maintenant le faire eux-mêmes, raconter leur
vie et tenter de rétablir les injustices dont ils sont victimes.
Sont-ils aussi conscients du danger qui vient avec ce droit de parole?
Difficile à dire. Mais comme nous l'avons déjà
souligné, si eux n'en sont pas conscients, ceux qui leur
donnent les outils et permettent la diffusion de leurs images le
sont. Ce sont la responsabilité et le risque qui viennent
avec la parole retrouvée et leur nouvelle position de narrateurs.
Oralité et nouveaux médias comme
arme politique?
Il est fascinant de constater, grâce
aux exemples choisis par les réalisateurs, à quel
point les nouvelles technologies sont devenues des outils ou des
armes politiques : par exemple lorsque nous entendons un intervenant
de Seeing is Believing nous parler de la révolution
audio-visuelle responsable de la chute de l'ayatollah Khomeyni ou
de la révolution Xérox aux Philippines, où
le photocopieur est devenu une arme de propagande qui accéléra
la chute de Marcos; ou encore de la révolution Fax lors des
événements de la place Tian' anmen en 1989, en Chine,
et surtout la révolution cellulaire de janvier 2002 aux Philippines,
qui mena à la destitution du président Estrada. Cette
dernière révolution est particulièrement intéressante
dans le cas qui nous intéresse. L'utilisation de deux nouvelles
technologies, le cellulaire avec sa messagerie texte et le courriel
par Internet, sont devenus les moyens de transmission d'une révolte
populaire contre un président malhonnête. Les gens
sont devenus à la fois émetteurs et récepteurs
de ces messages et en deux heures, grâce à ces messages,
deux cent mille personnes se sont rassemblées durant quatre
jours dans les rues de Manille pour protester et demander la démission
du président. D'une seule personne, ils sont devenus des
milliers. D'une position d'émetteur unique, ils sont devenus
un grand réseau de transmission et se sont réellement
réunis (physiquement) dans un seul lieu, transcendant ainsi
la figure solitaire habituellement associée à ces
deux moyens de communication. L'oralité semble ici avoir
repris ses droits même en étant passablement modifiée
et unie au mode écrit des deux moyens de communication. L'idée
de transmission, d'interaction et d'éveil de la conscience,
comme la définissait le conteur africain que nous décrivions
au début de cet essai, atteint ici les sommets d’une
incroyable réussite révolutionnaire, sociale et politique.
Mais Wintonick et Cizek ne présentent
pas seulement les actions constructives/progressistes de ces nouvelles
technologies. Certains extraits nous rappellent la citation de Lévy
sur la neutralité de la technologie, qui dépend en
fait bien plus de ce que les hommes veulent en faire en bien…
ou en mal. Pensons aux exemples du détournement volontaire
des images du massacre de Rodney King par les policiers qui s'en
sont servi à leur avantage; à Milosevic se servant
de la vidéo pour se disculper des accusations de génocide
qui pèsent contre lui; à Ben Laden, passé maître
dans l'art d'utiliser la caméra pour transmettre ses messages
avec tout le calme d'un conteur d'expérience; aux kamikazes
palestiniens qui laissent un dernier témoignage avant de
mourir pour inciter d'autres gens à devenir martyrs à
leur tour; à Heaven Gates, cette secte américaine
qui, avant un suicide collectif, laisse aussi un témoignage
paisible et placide sur les joies de la mort. Tout ça laisse
un goût bien amer et nous rappelle que la vigilance reste
de mise quant aux potentialités de ces nouveaux médias
et de l'impact des messages qu'ils transmettent par l'entremise
de leurs usagers. La question de la responsabilité sociale
des utilisateurs de ces technologies reste un terrain fragile qui
demande à être traiter avec beaucoup de sérieux
et qui influencera le futur des communications de masse.
La Plante humaine
La plante humaine n'aborde pas la
question de la même façon. Le titre, d'abord, fait
référence à toute la connaissance humaine accumulée,
la mémoire du monde qui se ramifie comme les racines d'une
plante et fabrique un réseau de savoir. Mais ce réseau
ne garantit pas la tranquillité d'esprit. Tout au long du
film, une inquiétude se fait sentir quant à la capacité
des hommes à trouver un sens à leur positionnement
dans le monde alors que nous sommes envahis par un déluge
d'images télévisuelles et d'informations de toutes
sortes. Contre ces pratiques médiatiques, le conte africain
de Bâ Wamn'dé apparaît ici comme un élément
apaisant, qui nous ramène à l'essentiel et nous entraîne
dans la quête d'un homme simple qui doit combattre la mère
de la calamité et qui, pour réussir, doit être
à l'écoute de tous les signes qui se matérialisent
devant lui.
La télévision est ici représentée
comme l'incarnation de tous les médias. Elle est un moyen
de citation. Hébert choisit des images disparates (émission
de cuisine, interventions d’un rabbin, images de guerre, images
documentaires de l'ONF, etc.) et leur donne un point commun : leur
lieu de diffusion. La vie de M. Michel, le personnage (animé)
principal qui se rêve en personnage réel, est envahie
par la télévision. Qu'il aille chez sa voisine, qu'il
marche dans la rue ou qu'il reste dans son appartement, la télévision
déverse son flot d'informations jusqu'à noyer celui
qui la regarde. L'envahissement de l'appartement de M. Michel est
particulièrement parlant. C'est en regardant la télévision
que ses cauchemars sur l'avenir du monde entrent en jeu. C'est dans
ces moments que l'on voit M. Michel être avalé par
la télévision, avalé par ses propres cauchemars
sur une musique cacophonique à l'image du champ de bataille
qui se déroule devant nos yeux. Cette idée de déversement
et d'aspiration rejoint une formule de Couchot lorsque ce dernier
parle de l'effet d'incrustation de l'image : « C'est au contraire
le dehors qui fait irruption dans le dedans, déversant brutalement
dans l'espace clos et protégé où vit le spectateur,
dans son intimité, un flot difficilement répressible
d'images, ou plus précisément d'événements
visuels et sonores qui ont lieu ailleurs, dans un autre espace.
» (81). Ce déversement incessant devient quasi hypnotique
et M. Michel en vient à mettre en marche son téléviseur,
de façon machinale, sans réellement sans rendre compte.
Il est cependant conscient de l'aliénation de la chose, comme
en fait foi sa réaction face à son petit-fils lors
du repas de Noël : « Quelle génération
cela va-t-il donner? Le nez toujours collé sur la télé
». Pour soutirer le garçon de l'emprise du conteur
virtuel, il ouvre son propre livre de contes et légendes
et continue l'histoire de Bâ Wamn'dé, reprenant la
position du conteur traditionnel.
Hébert joue d'ailleurs fréquemment
avec cette alternance entre les différents types de contes
que je diviserai en trois groupes. Le premier est celui du conteur
traditionnel qui inclut le conteur africain, amérindien,
chinois, le rabbin et M. Michel lui-même. C'est le groupe
de la transmission du savoir. Le second est celui du conteur moderne
qui est principalement représenté ici par le récit
de la vie des deux immigrantes, la voisine et surtout l'itinérante.
Le récit devient témoignage et est ancré dans
le temps réel. Comme le souligne d’ailleurs Germain
Lacasse, en regard aux « performances en situation »
du conte oral : « Les personnages sont amenés à
revivre et raconter des événements déjà
vécus, ce qui ancre le récit dans un contexte précis.
» (12) Le dernier groupe est celui du conteur virtuel, incarné
bien sûr par la télévision et les autres médias,
qui dans La plante humaine est surtout porteur de la folie
du monde actuel. À ces trois groupes se joignent trois formes
de diffusion : la forme orale (paroles), la forme télévisuelle
(images) et la forme écrite (livres). La force du film d'Hébert
réside justement dans l'alternance entre une forme de récit
et une autre, et entre un groupe de conteurs et un autre. En faisant
passer le spectateur du conte de Bâ Wamn'dé aux images
de la guerre du Golfe puis au témoignage de l'itinérante,
Hébert renforce l'idée d'aliénation, de pluralité
des récits, de cette recherche de sens… qui part dans
tous les sens. Ce faisant , le film nous propose une narration «
[…] qui se caractérise par sa discontinuité
distanciatrice, fonctionnant principalement par collages et associations
d'idées. » (De Blois 57) Mais à cette narration
discontinuée s'ajoute l'omniprésence de la voix hors-champ
de M. Michel. La voix hors-champ, comme le souligne Lacasse, accentue
la subjectivité et nous permet d'entrevoir l'intériorité
du personnage (15). Cette voix hors-champ, cette voix off, devient
aussi le fil conducteur de tout le récit. Elle questionne,
elle s'inquiète, elle conte. Elle est la stabilité
sonore devant l'instabilité visuelle.
Cette instabilité visuelle est due
d’abord au « je veux tout voir » repris dans le
film en voix off. Nous n'acceptons pas l'inconnu, l'invisible, ce
mystère qui fait partie de la richesse de l'oralité.
La citation d’introduction au film affirme d'ailleurs que
« l'œil est la fenêtre de l'âme et que l'oreille
est la seconde », soulignant encore une fois la place privilégiée
du sens de la vue et du culte des images. Les problèmes avec
les images actuelles, comme le rapporte un des intervenants du film,
c'est qu'elles montrent mais qu'elles n'expliquent pas. En temps
de guerre, ce fait devient pourtant primordial pour comprendre les
éléments en jeu et, malheureusement, le seul point
de vue disponible est celui de l'armée. Encore aujourd'hui,
avec la deuxième guerre du Golfe, le même scénario
se reproduit bien qu'il faille noter une diversification des chaînes
télévisées — CNN n'étant plus
seule en lice alors que l’apparition à grande échelle
de la chaîne arabe Al-Jazeera permet au moins d'obtenir un
point de vue provenant de l'autre côté de la barrière,
ce qui me semble déjà un peu plus représentatif
d’une certaine réalité. Mais encore une fois,
nous sommes loin des contingences du récit oral. Le récit
du déluge présenté dans La plante humaine
en est le meilleur exemple. Chaque peuple a sa propre façon
de voir cet événement. Il est présent dans
chaque mythologie mais il est adapté à la vision de
chaque culture. Le même récit gagne en complexité
à chaque nouvelle version ou relecture. En comparaison, la
vision unilatérale de la télévision paraît
bien pauvre.
Face à cette vision unique que présente
la télévision, nous nous retrouvons devant le danger
de l'idolâtrie, évoqué par le rabbin du film
d’Hébert, lorsqu'il parle de la violence d'un langage
unique. Ce danger ne peut-il pas se retrouver dans le contexte d'une
vision unique? N'y a-t-il pas danger d'une perte d'individualité
et, de fait, d'une disparition du « je »? « Lorsque
l'homme ne dit plus ‘je’, il n'existe plus »,
dit le rabbin. Dissolution du « je » dans un flot d'informations
à vision unique? Je ne suis certes pas la première
à me poser ces questions. Tout cela rejoint en fait les inquiétudes
d'Hébert et de Lévy quant à cette perte du
droit à la vision ou à la parole « autre ».
Le tout est en partie lié au concept
de zapping sur lequel le film d'Hébert est construit. Se
peut-il que le zapping soit en train de construire une nouvelle
forme d'oralité? Une oralité que l'on construit soi-même,
à la carte? Un patchwork d'informations qu'on digère
par entrecroisement et qui est toujours à recommencer, puisqu'on
ne va jamais au bout d'une information donnée, puisqu’on
change avant d'arriver à sa conclusion? Cette oralité
nouvelle est multilinéaire, incomplète et surtout
trompeuse. C'est à la limite une oralité jetable après
usage, à l'image de notre société qui n'a plus
la patience d'entendre une histoire jusqu'au bout, qui veut que
tout aille rapidement, qu'on soit toujours sur le mode de la nouveauté
à tout prix afin de stimuler notre soif de changement. Qu'est-ce
qui nous fait si peur pour que nous ne nous retournions jamais?
Pour que le passé devienne un temps maudit? C'est contre
toute cette tendance que doit lutter l'oralité aujourd'hui.
Quel type de conteur avons-nous aujourd'hui? Un conteur qui doit
justifier sa place à chaque nouvelle intervention? Quelle
est justement la place du conteur actuellement? Est-elle la même
que celle de l'itinérante, la conteuse-témoin dans
le film d'Hébert, qui n’a en fait aucune place, aucun
lieu? Or, une tendance n'est pas nécessairement la norme,
elle est simplement un indice de ce vers quoi la société
tend et il y a tout de même quelques lueurs d'espoir, comme
nous le verrons en conclusion.
De plus, autour l'opposition entre voir
et écouter, Hébert nous présente une
scène angoissante où M. Michel enlève ses verres
de contact et ne voit plus son reflet dans le miroir, un peu comme
s'il n'existait plus; en fond sonore, on entend l’écho
d’une véritable tour de Babel, l’écho
des différents bulletins d'information qui incarnent l'aliénation
du personnage principal. En parallèle, Hébert nous
présente Bâ Wamn'dé à la fin de sa quête,
près de la muraille qu'il réussit à franchir
grâce aux conseils des sages rencontrés sur son chemin.
Parce que Bâ Wamn'dé a écouté
et entendu les conseils des sages, il réussit l'impossible.
Parce que M. Michel est pris dans un monde d'images qui donne priorité
à la vision au détriment de la parole,
il finit par perdre son identité. Comment la retrouve-t-il?
En dernière instance, je crois que M. Michel retrouve son
identité, sa place dans la société et son utilité
en devenant à son tour conteur, en poursuivant le cycle millénaire
de l'oralité, en prenant la parole et en transmettant les
connaissances à la nouvelle génération élevée
au biberon télévisuel. Peut-être y a-t-il de
l'espoir après tout. M. Michel a enfin trouvé son
auditoire, essentiel à son rôle de conteur.
La plante humaine : un film prophétique?
En fait, depuis environ cinq ans, une toute nouvelle génération
de jeunes conteurs fait revivre le bagage traditionnel des conteurs
de jadis. De surcroît, c’est la jeune génération,
celle des 20-35 ans, qui constitue la majeure partie du public présent
à ces événements, tels que Les dimanches
du conteur et autres rassemblements du genre.
Mais les conteurs modernes québécois
ne font pas que transmettre les expériences passées,
ils ont su créer de nouveaux mythes en s'inspirant de la
société actuelle et des problématiques qui
touchent les générations d'aujourd'hui. La série
des Contes urbains en est un bon exemple, mais il y a plus!
Pensons à André Lemelin et sa maison d'édition
Planète Rebelle qui se consacrent à la publication
de contes québécois sur papier mais aussi sur CD et
CD-ROM, croisant encore une fois oralité aux nouveaux médias.
L'union entre l'oralité et le multimédia dans ce contexte
est la preuve que le mélange est viable, et même souhaitable,
pour la survie de l'oralité.
Pour conclure
Je souhaite terminer cette réflexion
grâce aux propos de Pierre Lévy, qui replace toute
cette discussion à l’intérieur d’une visée
plus humaniste. D'abord, Lévy associe les nouvelles technologies
et le cyberespace aux thèses des Lumières du 18e siècle,
en ce sens que l'oralité sur le cyberespace permet l'échange
d'informations. Car aux temps des Lumières, l'échange
d'informations était synonyme de progrès social. De
là à faire un rapprochement entre les deux époques,
il n'y a qu'un pas à franchir, ce que fait allègrement
Lévy. Que l'on soit d'accord ou non avec sa théorie,
il reste que Lévy apporte un vent d'optimisme dans une perception
générale d'ordinaire plus sombre. Le débordement
d'informations découlant des nouvelles technologies, associé
au débordement démographique des dernières
années, soutient, toujours selon Lévy, deux issues.
La première est la guerre, qui exterminera la race humaine
comme le déluge de la Bible. « In this case human life
loses its value. Human is reduced to the level of a farm animal:
hungry, terrorized, exploited, deported, massacred. » (Lévy
XII) La deuxième est la glorification de l'être humain
considéré comme source principale des valeurs de ce
monde. « This second solution, symbolized by telecommunication,
implies the recognition of the other, mutual acceptance, assistance,
cooperation, association, and negociation, beyond our divergent
viewpoints and interests…[T]elecommunication extends the transmission
of the knowledge and exchange of understanding, the pacific discovery
of difference. » (Lévy XII)
Je crois qu'en 2003, cette période
belligérante de l’histoire moderne, cette citation
prend tout son sens. Elle est sûrement utopiste, je ne le
nie pas, mais elle incarne une facette importante de ce que peut
faire l'union de l'oralité et des nouveaux médias
: le lieu toujours possible d’une parole démocratisée.
Notes
[1] « Quebec
Cinema and Oral Culture », dirigé par Germain Lacasse,
École de cinéma Mel Hoppenheim, Université
Concordia, hiver 2003.
[2] Le terme «
usager » étant ici important puisqu'il remplace le
mot « spectateur » et implique une participation active
du dit « usager ».
[3] Nous pourrions
certes étendre cette description à d'autres pays ou
nations garants d’une culture orale très présente.
Pensons aux Amérindiens, aux Scandinaves, aux Latino-Américains,
mais aussi au Québec, à la Bretagne, etc.
Ouvrages cités
Bachy, Victor et al. Traditions orales et nouveaux
médias. Bruxelles : OCIC et FESPACO, 1989.
Bégin, Denyse. « Les conteurs : des
militants de l'oralité. » Le Courrier de St-Hyacinthe,
31 octobre 2001 : 1-2.
Couchot, Edmond. « La mosaïque ordonnée
ou l'écran saisi par le calcul. » Communications
48 (1988) : 79-86.
De Blois, Marco. « Entretien avec Pierre Hébert.
» 24 Images 83-84 (automne 1996) : 52-57.
Hébert, Pierre. L'ange et l'automate.
Laval : Cinéma Les 400 Coups, 1999.
_____. « Les enjeux de l'art à l'ère
de la machine. » 24 Images 43 (été
1989) : 22-27.
_____. « Un cinéaste face aux nouvelles
technologies. » La Revue de la Cinémathèque
4 (décembre 1989 / janvier 1990) : 9-10.
_____. « Musicalité ou oralité?
Réflexion d'un cinéaste qui voulait ‘faire comme
un musicien’. » Cinémas 3, No 1 (1992)
: 43-63.
Jean, Marcel. Pierre Hébert, l'homme animé.
Laval : Cinéma Les 400 Coups, 1996.
_____. « Pierre Hébert et l'informatique.
» ASIFA Canada 21 No 3 (décembre 1993) : 18-19.
Lacasse, Germain. « Le cinéma oral au
Québec. » L'écriture cinéma au Québec.
Sous la direction de Stéphane-Albert Boulais. Archives des
Lettres canadiennes (2002) [Publication à venir].
Lévy, Pierre. Cyberculture. Minneapolis
: University of Minnesota Press, 2001.
McMahan, Alison. « The effect of multiform
narrative on subjectivity. » Screen 40 No 2 (summer
1999) : 146-157.
Ong, Walter. Orality and Literacy. The Technologizing
of the Word. New York : Methuen, 1982.
Sauvé, Jim. « Paradigms lost, paradigms
found : Writing Narrative in Interactive Multimedia. » Creative
Screenwriting (spring 1997): 71-81.
Scheunemann, Dietrich. Orality, Literacy, and
Modern Media. Columbia : Camden House, 1996.
Soldevilla, Carlos. « De la convergence cinéma
et nouvelles technologies : entrevue avec Daniel Langlois. »
Convergence 1 (2000) : 6-9.
Spielmann, Yvonne. « Expanding Film into Digital
Media. » Screen 40 No 2 (summer 1999) : 131-145.
"Photos fournies par l'Office national du film
du Canada" (http://www.onf.ca/)
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