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Condamnés à l’exil:
Les hommes dans le cinéma de Rodrigue Jean et Michel Jetté
Sylvain Duguay
Université Concordia

Hochelaga (Michel Jetté, 2002)
Un Canadien errant,
Banni de ses foyers,
Parcourait en pleurant
Des pays étrangers.
Un jour, triste et pensif,
Assis au bord des flots
Au courant fugitif,
Il adressa ces mots :
Si tu vois mon pays,
Mon pays malheureux,
Va dire à mes amis
Que je me souviens d'eux.
Ô jours si pleins d'appas
Vous êtes disparus,
Et ma patrie, hélas!
Je ne la verrai plus!
- Antoine Gérin-Lajoie
1839
Un peuple sans pays. Les Québécois
se réclament haut et fort de leur différence et n’ont
toujours pas réussi à s’entendre sur le projet
national qui pourrait les satisfaire. Le paradoxe de la nation est
si important au Québec qu’on pourrait se demander si
un jour la collectivité pourra trouver un concept qui lui
permet de se définir une fois pour toutes, d’asseoir
les bases de sa différence et d’y ancrer le point de
départ d’une nouvelle vision de la société.
Depuis les débuts de la colonisation par les Français,
le découpage géographique, politique et linguistique
a si souvent été chambardé au Canada que le
changement et l’adversité semblent constituer les fondements
d’une vision nationale. De colonisateurs à colonisés,
de maîtres à population à assimiler, les habitants
du Québec (Canadiens, Canadiens français, Québécois
selon les époques) ont toujours dû lutter pour préserver
les valeurs et caractéristiques qu’ils considèrent
comme étant fondamentales à leur identité.
La Nouvelle-France apportait l’espoir de la construction d’un
nouveau pays pour de nombreux colons. Près de quatre cents
ans ont passé et ce pays ne semble toujours pas avoir pris
une forme qui satisfait tout le monde, qui crée consensus.
Malgré des institutions gouvernementales fortes et relativement
autonomes, une culture vivante et vibrante et une fierté
identitaire marquée, les Québécois parlent
de leur pays comme d’un rêve, inaccessible pour certains
et à portée de main pour d’autres. La seule
chose sur laquelle tout le monde semble d’accord, c’est
que le territoire physique et collectif sur lequel nous vivons ne
constitue pas un pays.
Comment un groupe peut-il vivre sur un territoire
depuis des siècles et toujours ne pas le considérer
comme sien? Ce besoin d’une reconnaissance extérieure
du territoire national garde le peuple québécois aveugle
à sa propre situation, incapable de regrouper ses forces
pour avancer au lieu de piétiner. Ces décennies à
lutter pour construire un pays sont inutiles si nous ne pouvons
pas accepter que nous l’avons construit, que nous en sommes
maîtres. Ce refus d’arrêter et de contempler ce
que nous sommes nous pousse vers l’avant, reniant les bases
qui sont le fondement de notre (res)sentiment d’appartenance.
À force de vouloir bâtir pour l’avenir, le présent
semble toujours mis en veilleuse.
Le Québécois est un nomade sédentaire
qui ne peut contempler le sol qu’il foule et le considérer
comme sien, qui est sans cesse tiraillé entre l’idée
de nation et de non-nation. Cet essai se propose d’examiner
comment les Québécois, par leur refus d’arrêter
leur fuite vers un projet qui ne veut pas se réaliser, se
sont eux-mêmes condamnés à l’exil. Exil
confortable, collectif, et métaphorique, autant (et de façon
interchangeable) dans la vie, la littérature et le cinéma.
Par le biais des oeuvres de deux cinéastes canadiens-français,
je compte démontrer que l’exil, à l’aube
du XXIe siècle, est toujours un thème incontournable
dans le discours québécois et que la façon
dont les hommes y sont dépeints est représentative
de cet état des choses.
Exil-nation
Les notions d’enracinement et de déracinement
ne sont pas nouvelles lorsqu’on parle de l’art au Québec,
et il est aisé de trouver des critiques pour défendre
les deux points de vue. Par exemple, dans un ouvrage qui traite
de l’œuvre de l’écrivaine québécoise
Anne Hébert, Neil Bishop rapporte que :
[L]a notion selon laquelle les francophones
canadiens, dont surtout leurs écrivains, auraient souffert
d’une difficulté à s’incarner / s’enraciner
dans le réel et seraient par conséquent restés
prisonniers du songe, de l’idéalisation et de la nostalgie
d’un passé idéalisé, constitue un leitmotiv
de la critique littéraire québécoise (Bishop
12).
Un thème récurrent, donc, qui
par extension peut aussi s’appliquer au cinéma québécois,
dont les thèmes narratifs sont très près de
ceux de la littérature. D’autre part, certains expliquent
les succès du cinéma québécois en invoquant
l’argument contraire. À la veille de la cérémonie
des prix Oscar, en février 2004, le président de Téléfilm
Canada, Richard Stursberg, était un homme heureux. De nombreuses
nominations avaient été récoltées par
des Canadiens, pratiquement tous Québécois. Il disait,
à l’occasion d’une réception à
Los Angeles, que le cinéma québécois «
est ancré dans sa propre réalité. Trop souvent,
les films canadiens-anglais ne font pas aussi bien en salle parce
qu’ils sont déracinés. Ils ne s’adressent
à personne en particulier, ils ne savent pas traduire leur
réalité » [1].
Ainsi, les auteurs québécois (et j’entends ici
par auteur aussi bien les auteurs littéraires que filmiques)
sont déchirés à la fois entre de fortes racines
solidement ancrées et un sentiment de désincarnation
qui semble leur faire perdre pied. Cette dichotomie trouve son écho
dans la difficulté des Québécois à être
un peuple complet qui ne serait pas constamment déchiré
par le double poids de la nation / non-nation.
Cet espoir d’un pays autre, toujours
à venir, cadre avec la notion d’hétérotopie
telle que développée par Michel Foucault. Thomas Waugh
applique ce concept au cinéma canadien queer, mais
je crois que ce désir constant d’un « ailleurs
» (heteros = autre, topo = lieu) s’applique dans le
cas plus précis d’un cinéma de langue française
récent. Le rêve de la nation québécoise
est mieux défini par l’hétérotopie que
par l’utopie. Le projet semble en effet toujours à
portée de main, atteignable, mais il ne vient jamais, laissant
toujours planer l’espoir d’autre chose, toujours indéfini
selon l’évolution du projet nationaliste, mais constamment
et résolument autre. Les francophones d’Amérique
n’ont jamais réellement trouvé le repos, ne
se sont jamais sentis chez eux, prisonniers d’une terre qui
les retient mais qui n’est pas leur. Ils veulent autre chose,
même s’ils le possèdent déjà. Pour
certains, cet ailleurs se matérialisera sous leurs pieds,
d’autres sont condamnés à le chercher sans répit.
Mais que veulent dire les Québécois
lorsqu’ils parlent d’une nation, d’un pays, de
leur indépendance? Comment une collectivité de plus
de sept millions d’habitants pourrait-elle parvenir à
définir un projet unique de société? Une analyse
de la production artistique peut nous aider à trouver quelques
réponses, les artistes et la culture ayant joué un
rôle primordial dans l’articulation du projet nationaliste
depuis le début et encore plus depuis le manifeste du Refus
global [2] (certains iront jusqu’à
dire que la culture a été le terreau de la pensée
nationaliste au Québec). Le nationalisme est toutefois une
arme à deux tranchants, car comme le mentionne Julia Kristeva,
« s’il s’oppose aux tendances universalistes (qu’elles
soient religieuses ou nationalistes) et tend à cerner, voire
pourchasser l’étranger, le nationalisme n’en
aboutit pas moins, par ailleurs, à l’individualisme
particulariste et intransigeant de l’homme moderne »
(Kristeva 11). Les Québécois modernes sont ainsi confrontés
à un autre paradoxe, soit celui qui veut faire un projet
collectif d’une multitude de visions individuelles. Tous ces
paradoxes empêchent les Québécois de jamais
se sentir chez eux, et nourrissent « une notion centrale qui,
dans toute sa polyphonie historique et métaphysique, réelle
et mythique, objective et subjective, va maintenant servir de catalyseur
pour cette sorte de réaction en chaîne qu’a été
la naissance de la littérature québécoise moderne.
Cette notion, c’est l’exil » (Nepveu 46-47). Cet
exil métaphorique dont parle Pierre Nepveu est un concept
large que je me propose de creuser et d’étendre non
seulement à la littérature mais aussi au cinéma,
et j’explorerai les différents sens de l’exil,
tous inclus dans le paradigme de l’ailleurs.
Il est inévitable de parler de la métaphore
de la nation lorsque le thème de l’exil est abordé
au Québec. Je compte toutefois élargir le concept
de nation, d’abord parce qu’il est flou même au
Québec, mais aussi parce qu’il nous ramène sans
cesse à l’arène politique et au ras-le-bol qu’elle
suscite chez bon nombre de Québécois. Dans cet essai,
je privilégierai l’aspect de nation en tant que collectivité
d’individus plutôt qu’en tant qu’entité
géopolitique (quoique cet aspect ne puisse être complètement
évacué). Nepveu note d’ailleurs que la littérature
québécoise est « une production de récits
à partir des poèmes, des récits, des oeuvres,
une production qui est aussi une projection de désirs, de
fantasmes collectifs (classe, groupe, nation) » (45). Je pousserai
cette définition en avançant que le cinéma
québécois actuel peut être vu de la même
façon comme découlant de la tradition littéraire
québécoise. Ces désirs et fantasmes collectifs
caractérisent autant le cinéma que la littérature
selon une grille d’analyse qui sied aux deux médias.
Bishop a déjà relevé le lien collectivité-exil-nation
qui fait partie de la tradition critique québécoise,
mais je crois que l’extrapolation d’un exil psychique
collectif en une maladie nationale faite par Bishop empêche
de trouver d’autres explications à la présence
du thème de l’exil au Québec (Bishop 61). La
piste d’un colonialisme implanté dans l’esprit
des Canadiens français, et spécialement chez les hommes,
constitue pour moi un outil d’analyse essentiel au thème
de l’exil. Avant de procéder à l’analyse
du travail de Lee Parpart sur la masculinité colonisée,
il est important de premièrement retracer les débuts
du lien exil-littérature au Québec.
Dans son livre Anne Hébert: son
oeuvre, leurs exils, Neil Bishop retrace les origines du sentiment
d’exil chez les Québécois à la conquête
: « [S]i la Nouvelle-France était restée française,
le statut du francophone nord-américain aurait été
beaucoup moins problématique, moins exilant » (47).
Exil linguistique donc, d’une minorité francophone
entourée d’anglophones hostiles à leur présence.
Exil géographique aussi, qui hante les francophones canadiens
dans leur rapport à la France, « cette notion selon
laquelle l’homo quebecensis ne peut sortir de son exil qu’en
sachant concilier les “deux bords de l’océan
Atlantique à la fois”, les versants québécois
et français de son être » (Bishop 14). Cette
vision colonialiste a commencé à être sérieusement
contestée à partir des années 1960, autant
dans la société québécoise avec la Révolution
tranquille que dans le monde académique avec les écrits
de Franz Fanon sur le post-colonialisme. Dans L’écologie
du réel: Mort et naissance de la littérature québécoise
contemporaine, Pierre Nepveu propose un essai intitulé
« L’exil comme métaphore ». Il y retrace
lui aussi l’apparition du thème de l’exil dans
la littérature québécoise, utilisant la poésie
(Crémazie, Nelligan, Beaulieu, Brossard) pour étayer
sa thèse. Il note que « le discours sur l’exil,
à la Révolution tranquille, fonde le sens historique
de la nouvelle littérature québécoise. Et s’il
y parvient si bien, c’est précisément parce
qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’un
concept » (Nepveu 52). L’exil est effet bien plus qu’un
concept, qu’une représentation d’un objet ou
d’une idée, car il porte en lui sa propre définition
sans cesse changeante :
[Il peut] fonctionner dans le discours comme
un mot poétique, une métaphore permettant de moduler
entre sens propre et sens figuré, entre la privation objective
d’un territoire et toute une gamme de termes à valeur
psychique autant que sociologique: dépossession, manque,
vide, irréel, aliénation, mort, etc. (Nepveu 48).
C’est cette polysémie qui m’intéresse
et qui sera à la base de cette recherche. S’il est
vrai, comme le dit Bishop, que « l’exil lui-même
fait l’objet d’une véritable tradition à
l’intérieur de l’institution littéraire
québécoise et constitue ainsi une institution dans
l’institution » (45), je me propose de transposer cette
institution dans le domaine cinématographique et d’en
explorer quatre significations, certaines ayant déjà
été relevées et d’autres auxquelles on
a peu touché, soit l’exil comme solitude, comme isolement
géographique, comme déplacement, et comme punition.

Yellowknife (Rodrigue Jean, 2002)
Les oeuvres que j’utiliserai pour mener
mon analyse sont Full Blast (Rodrique Jean, 2000), Yellowknife
(Rodrigue Jean, 2002), Hochelaga (Michel Jetté,
2000), et Histoire de pen (Michel Jetté, 2002).
Quatre films ancrés au tournant du millénaire, mais
qui reconduisent encore et toujours les thèmes de l’exil.
Le choix de ces quatre oeuvres découle d’une volonté
d’explorer la persistance d’un thème récurrent
dans le corpus québécois. Alors que les écrits
qui traitent de l’exil le font rétroactivement, analysant
un corpus qui remonte à la naissance de la littérature
de langue française en Amérique, je souhaite aborder
le sujet à partir d’une base contemporaine, montrant
que l’exil est un phénomène diachronique de
notre culture et non le fait d’une période passée
et révolue. Avant de me lancer dans l’étude
individuelle de ces films et des thèmes dont ils sont le
véhicule, je souhaite tout d’abord aborder quelques
points communs qui relient ces oeuvres. Nepveu parle d’«
une tendance qui définirait l’unité fondamentale
du corpus poétique québécois: étrangeté
à la vie, absence au monde, aliénation intérieure
» (48). Tous ces thèmes parlent d’une hétérotopie
globale, interne et externe, personnelle et collective, géographique
et culturelle, historique et sociale. Ces thèmes sont bien
vivants dans les films de mon corpus et sont principalement véhiculés
par le biais des personnages masculins qui ne semblent pas savoir
comment réagir aux rôles qui leur sont assignés
(père, frère, fils, protecteur, guerrier, amant) et
qui ne parviennent pas à trouver leur place dans l’univers
avec lequel ils doivent composer. Dans ces films, l’exil est
beaucoup plus que géographique, c’est « une métaphore
d’une aliénation polyforme contemporaine indépendante
de toute expulsion d’une patrie » (Bishop 27), mais
qui peut aussi en être une composante car, si l’exil
est métaphore, la patrie le devient aussi. C’est ainsi
que la nation/non-nation à laquelle sont confrontés
les Québécois se transforme en objet du désir,
en une recherche d’une situation meilleure, et que «
ce que quitte l’exilé/e, c’est une unité
sociale et/ou politique non préférée, pour
aller vers une unité se rapprochant mieux de son unité
de préférence, de son idéal ». Ces unités
non préférées peuvent prendre de nombreuses
formes, comme je le montrerai plus loin. Exil géographique,
sociopolitique, et aussi temporel car l’exil est immanquablement
marqué par un avant et un après, par une rupture qui
constitue le point pivot de l’identité de l’exilé.
Cet après ne peut exister sans le passé, et renier
la vie d’avant l’exil est impossible. Comme le dit si
bien Kristeva dans Étrangers à nous-mêmes
: « [L]’étranger continue de se sentir menacé
par le territoire d’autrefois, happé par le rappel
d’un bonheur ou d’un désastre – toujours
excessifs » (13). Ces moments d’excès prennent
une valeur immense pour l’exilé qui n’a plus
rien, même plus un rapport au monde solide, et on peut se
demander si ce n’est pas cette menace du passé qui
empêche l’exilé (ou lui permet?) de jamais retrouver
complètement son rapport à lui-même car, «
orgueilleux, il s’attache fièrement à ce qui
lui manque, à l’absence, à quelque symbole »
(Kristeva 14). Cet orgueil de la mémoire représente
sa sentence à perpétuité, car à partir
du moment où commence l’exil, « tous les buts
devraient se consumer et se détruire dans la folle course
lancée de l’errant vers un ailleurs toujours repoussé,
inassouvi, inaccessible » (Kristeva 15). Il n’y a donc
jamais de paix possible, de réconciliation à venir
ou de finalité à rechercher. L’hétérotopie
sera toujours une illusion, l’espoir d’un ailleurs propulsant
sans cesse la course en avant. L’exilé sera étranger
à jamais, et c’est exactement ce que je souhaite démontrer
dans l’analyse des quatre films que j’ai choisi. Les
hommes canadiens-français, dans ces films, sont définitivement
condamnés. Comme l’a déjà mentionné
un orateur devant la fondation Nobel : « [Pour les exilés]
le passé est glorieux; le présent est à peine
supportable; et il n’y a aucun avenir possible »
[3].
Isolement
Full Blast est le premier long métrage
de Rodrigue Jean et raconte l’histoire de quelques amis dans
une petite ville côtière du Nouveau-Brunswick. Canadien
français originaire des provinces maritimes, Jean a travaillé
dans le milieu de la danse avant de se tourner vers le cinéma.
Son cinéma de langue française, bien que non identifié
comme québécois, amène lui aussi le thème
de l’exil à l’avant-plan. Piston et Stef travaillent
à l’usine de pâtes et papiers, qui emploie de
nombreux hommes de la communauté. Lorsqu’une grève
éclate, ils se retrouvent désœuvrés et
sans le sou. C’est alors que Charles, un de leurs amis qui
était parti pour la « grande ville », revient
et que la bande originale se reforme. Piston soulève l’idée
de reformer leur groupe musical, The Lost Tribe, et entreprend
de convaincre Marie-Lou, son ancienne conjointe et mère de
leur petite fille, de revenir chanter. Le groupe se reforme pour
un temps mais les tensions sont trop fortes pour que quoi que ce
soit puisse avoir un dénouement heureux.

Affiche de Full Blast de Rodrigue Jean (K.Films Amérique,
1999)
Les thèmes de l’exil sont nombreux
dans ce film, et ils sont tous centrés sur la notion d’isolement.
L’exilé est en effet contraint de se trouver une terre
d’accueil qui soit loin de sa patrie. Les personnages de Full
Blast sont métaphoriquement exilés du reste de la
société capitaliste, qui par ses valeurs de productivité
demande aux citoyens de produire pour être membre de la communauté.
La ville est isolée socioéconomiquement, une seule
usine étant le moteur économique de la collectivité.
Elle l’est aussi géographiquement: on la devine assez
loin des grands centres, et elle est sise face à la mer qui
constitue une frontière en soi. Cet isolement est à
la base des conflits, des rêves et des espoirs des personnages.
Charles revient en ville avec une idée
en tête. Il est amoureux de Stef et espère pouvoir
lui faire connaître clairement ses sentiments et bâtir
une relation avec lui. On se doute que cet amour homosexuel était
une des raisons de son départ, de son exil. Bishop note que
dans la définition d’exil, « il y a le critère
de la séparation d’avec un objet du désir »
(31). Charles effectue un retour d’exil temporaire pour revisiter
son passé, qui conserve toujours une aura de gloire pour
l’exilé. Il passe du temps avec Stef, ils baisent quelques
fois ensemble, mais lorsqu’il essaie de discuter avec Stef,
celui-ci le frappe et refuse de l’écouter. Kattan rappelle
que « l’exil est intériorisé. Il devient
une dimension de l’être. Et d’abord, l’exil
de la parole » (cité dans Nepveu 47). Ainsi, les espoirs
de Charles sont vains: il sera toujours exilé, même
lorsque revenu dans son village natal. L’avant des aventures
sexuelles avec Stef conservera son halo, mais le refus de Stef de
le laisser parler le confirme dans son statut d’exilé.
Comme Rose, la tenancière du bar, ne manque de le lui rappeler
: « C’est ben qu’trop p’tit pour toi ici
Charles, oublie ça. » Il se retrouve à nouveau
isolé, et le film se termine sur son départ, avec
Stef qui lui dit : « J’pense que t’es mieux de
pas trop te montrer pour un boutte. » L’isolement d’une
petite communauté ne permet pas aux relations homosexuelles
de se développer, et Stef n’a pas le courage de se
joindre à Charles dans son exil. Charles ne peut rester dans
la communauté car il ne répond pas aux « normes
» de la masculinité. L’homosexuel doit partir.
Et ne plus revenir.
Piston quant à lui a de la difficulté
à remplir son rôle de père. Séparé
de Marie-Lou, il doit lui verser une pension alimentaire et a besoin
d’argent. Il vend de la drogue pour arrondir ses fins de mois.
Il vit sur le bord de la plage, dans une cabane délabrée
balayée par les vents du large. Il se sent prisonnier, et
vit son exil à l’intérieur de sa communauté,
l’isolement le rendant fou. Piston, à l’opposé
de Stef, n’est pas content de ne pas travailler. Comme le
dit Kristeva : « [V]ous reconnaîtrez l’étranger
à ceci qu’il considère encore le travail
comme une valeur. Une nécessité vitale certes, l’unique
moyen de sa survie, qu’il n’auréole pas nécessairement
de gloire mais revendique simplement comme un droit primaire, degré
zéro de la dignité » (30). Piston est étranger
dans son pays, il a d’autres envies, d’autres désirs,
qui bien qu’ils ne soient pas définis, ne font que
renforcer son sentiment d’aliénation. À la suite
du déclenchement de la grève, il dit à Stef
: « Tout c’que j’veux c’est faire du cash
pis qu’on sacre notre camp d’icitte », sans toutefois
pouvoir spécifier où il veut partir ni pour quoi faire.
Il se sent également étranger à son rôle
de père, commettant bévue après bévue
alors qu’il a sa fille Juliette sous sa garde et se mettant
à dos Marie-Lou qui finit par lui interdire de voir Juliette.
Après l’échec de Lost Tribe et après
avoir aperçu Stef à la fenêtre de Marie-Lou
en pleine nuit, il perd toute volonté de vivre. Il ne cesse
de ressasser le passé, se lamentant sur ces années
qui représentent la plus belle période de sa vie.
Kristeva dit encore qu’« on reconnaît l’étranger
qui survit tourné vers le pays perdu de ses larmes. Amoureux
mélancolique, il ne se console pas, en fait, d’avoir
abandonné en temps » (20). Cette description résume
parfaitement le personnage de Piston.
Stef est un peu l’exilé émotif
de ce coin perdu. Il passe d’une personne à l’autre
en essayant de trouver un peu d’affection, une stabilité
qui lui donnerait l’impression de ne plus dériver,
d’être chez lui, dans un pays auquel il appartient.
Au début du film, nous le retrouvons dans une relation avec
Rose, la propriétaire du bar, femme dans la cinquantaine
qui a un fils de l’âge de Stef. C’est une relation
presque exclusivement sexuelle dans laquelle Stef cherche à
trouver plus. Lorsqu’il mentionne à Rose qu’il
aimerait emménager avec elle, elle lui répond que
la situation lui va comme elle est en ce moment, et qu’elle
n’est pas prête à l’accueillir. Stef renoue
aussi quelques liens sexuels avec Charles, mais ne semble pas se
résoudre à vivre une relation homosexuelle, bien qu’il
soit évident que Charles soit amoureux fou de lui et qu’il
ferait tout pour le rendre heureux. Il se tourne enfin vers Marie-Lou
qui, à la suite d’une altercation violente avec Piston
se donne à lui pour ensuite mettre fin assez abruptement
à tout espoir de relation. Stef ne laisse rien paraître
de son désespoir et de son aliénation intérieure.
Il est très stoïque, comme dans la scène où
les syndiqués de l’usine forcent Piston à lui
brûler l’avant-bras avec une cigarette pour influencer
son vote par rapport à la grève. On le retrouve toutefois,
vers la fin du film, accroupi dans une ruelle, sanglotant violemment,
les murs de la ruelle semblant se refermer sur lui. « L’indifférence
est la carapace de l’étranger: insensible, distant,
il semble, dans son fond, hors d’atteinte des attaques et
des rejets qu’il ressent cependant avec la vulnérabilité
d’une méduse » (Kristeva 17).
The Lost Tribe représente
toute la dimension de l’exil des personnages. La collectivité
implicite dans le nom du groupe renvoie à ce que dit Nepveu
: « [O]n glisse vers une acceptation purement métaphorique
du terme [exil], on entre dans un espace résolument fictionnel,
histoire d’une ‘sortie’ hors du monde et hors
de l’histoire, mythe d’une errance collective vers le
pays du réel » (49). Tous les membres du groupe participent
à cet exil, et le chantent de façon poignante. Le
film nous offre une interprétation remarquable d’un
chant d’exil, interprété par Marie-Lou (jouée
par l’intense Marie-Jo Thério) et écrit par
le personnage de Piston. Cette chanson est celle de tous les membres
du groupe, qui font partie de cette même génération
d’étrangers à la société. Ils
ont maintenant vieilli, et ont manqué leur chance de s’intégrer.
Comme le mentionne Paul Tabori dans Anatomy of Exile: «
[L]’âge est un élément important dans
la sémantique [de l’exil]. Il influence de façon
cruciale les possibilités d’assimilation et d’intégration
totale » (33). La chanson qui nous est offerte est celle des
étrangers qui ne trouveront jamais leur pays.
J’vais m’en aller en quelqu’
part
J’sais pas trop où, j’sais pas trop quand
J’vais m’en aller en quelqu’ part
Où c’qu’y a du feu, où c’qu’y
du vent
J’vais m’en aller en quelqu’ part
Crois-tu qu’c’est safe? Crois-tu qu’c’est
l’temps?
OK, j’fais un effort
Où c’qu’y fait beau tout l’temps
Où c’qu’y fait chaud tout l’temps
Anyway, y peut pas faire beau partout tout l’temps
Mon coat tout blanc
Mon wishbone pis ma luck
Toute bustée par en-dedans
La géographie de la ville est aussi
un facteur déterminant du sentiment d’exil. Le film
s’ouvre sur des images floues de cailloux, paysage désertique,
inhospitalier, accompagnées de bruits indistincts. Ces images
sont entrecoupées d’une course de véhicules
tout terrain sur la plage. La mer (ou l’océan) joue
un rôle essentiel dans l’isolement des personnages.
On les retrouve à de nombreuses reprises au bord de l’eau,
à contempler l’horizon inaccessible. C’est une
frontière en soi [4].
Lorsque Charles arrive en ville (et lorsqu’il la quitte) on
le voit traverser un pont, un autre signe de l’omniprésence
de l’eau, de son immensité, de notre impuissance face
à cet infini qui nous écrase. Les personnages sont
isolés, et même la fuite leur est refusée. Ils
ne peuvent que s’exiler en eux-mêmes, et tenter d’y
survivre.
Déplacement
Yellowknife, le second long métrage
de Rodrigue Jean, raconte l’histoire de Max et Linda, frère
et soeur qui prennent la route de l’est du pays vers Yellowknife,
dans les Territoires du Nord-Ouest. Max enlève Linda de l’hôpital
psychiatrique où elle est internée depuis quelque
temps. Il ne lui dit pas où il l’emmène, et
il se met à rouler vers l’ouest, puis vers le nord.
Sur la route, ils font la rencontre de deux jumeaux qui font de
l’autostop. Ceux-ci sillonnent le Canada et sont engagés
dans des bars de danseuses ou des discothèques où
ils font des numéros lascifs. Max et Linda vont aussi faire
la rencontre de Marlène, chanteuse sur le déclin,
et de Johnny, son agent. Ces derniers voyagent en caravane et vont
de ville en ville afin que Marlène puisse chanter. Avant
qu’ils arrivent à Yellowknife, Georges, un policier
autochtone, tombe amoureux de Linda et, lorsqu’il la surprend
dans les bois avec Johnny, en train de se livrer à un étrange
rituel sexuel, il abat ce dernier. Max et Linda s’enfuient
vers Yellowknife mais tout semble accuser Max et il se fera arrêter
après que Linda l’ait quitté pour Georges.

Yellowknife (Rodrigue Jean, 2002)
Yellowknife met de l’avant
le thème du déplacement dans l’exil. Ce
road movie nous fait traverser des paysages dénudés,
des autoroutes vides, des aires de service en béton et néon,
des forêts qui n’en finissent plus, des lieux typiques
du nord du Canada. Ces images installent parfaitement le thème
du déplacement dans l’exil, car « trouver son
pays désert, c’est assurément s’y sentir
exilé » (Bishop 57). Lorsque l’exilé quitte
son pays, il doit voyager jusqu’à ce qu’il trouve
une terre hospitalière. C’est ce que Max essaie de
faire pour lui et Linda. Il lui dit qu’ils vont s’installer,
que ce sera mieux pour elle. Il semble qu’il part en exil
pour elle, et qu’elle n’a pas le choix de le suivre.
Mais comme demande Tabori : « Qui définit
l’exilé? Est-ce lui-même? Si c’est le cas,
une telle définition peut être libre de tout biais,
d’une ‘poétisation’ romantique, d’un
refus d’admettre les vraies raisons? » (36). Plus le
film avance, plus la relation ambiguë entre Max et Linda s’explique
: lorsque celle-ci revient d’une fugue auprès de Marlène,
ils font l’amour et on comprend la relation incestueuse qui
les relie. Ce n’est d’ailleurs pas le seul exemple de
sexualité non traditionnelle. Les personnages masculins vivent
une aliénation sexuelle hors du commun. Max et sa relation
incestueuse avec Linda; les jumeaux qui se prostituent pour un peu
d’argent supplémentaire et qui font des numéros
de striptease; Johnny qui n’est pas capable de toucher
à Marlène ou Linda et qui ne fait que se masturber
en les regardant. Les femmes se plient aux fantasmes des hommes,
et bien qu’elles demandent parfois (Marlène dit à
Johnny, alors qu’ils baisent dans la chambre de motel adjacente
à celle de Max, Linda et des jumeaux : « Fuck me!
» et il lui répond: « No »), elles
semblent se plier au désir des hommes. Ces personnages sont
tous en exil, et comme le dit Kristeva : « [S]’arracher
à sa famille, à sa langue, à son pays, pour
venir se poser ailleurs, est une audace qu’accompagne une
frénésie sexuelle : plus d’interdits, tout est
possible. Peu importe si le passage de la frontière est suivi
d’une débauche ou, au contraire, d’un repli peureux
» (47). Tous ces actes sexuels ont lieu sur la route, pendant
le déplacement inhérent à l’exil, et
par conséquent portent la marque de la liberté, du
moins sur le moment.
Max et Linda font de nombreuses rencontres
mais Linda est toujours très craintive. Max le lui reproche
d’ailleurs à plusieurs reprises : « Tu vas-tu
arrêter d’avoir peur du monde, y te mangeront pas./
C’est des fous! / Y’ont juste l’air un peu perdu,
c’est toute. » Ces rencontres sont le lot de l’exilé,
« il n’aspire pas aux rencontres, mais elles l’aspirent.
Il les vit dans un vertige où, hagard, il ne sait plus qui
il a vu ni qui il est » (Kristeva 22). Toutes ces rencontres
gardent en effet un aspect surréaliste, faites sur des routes
désertes, dans des boîtes de nuit sombres ou des aires
de restauration trop éclairées. Ce sont des personnages
écorchés et un peu pathétiques, mais comme
le dit Nepveu: « […] l’étrangeté,
l’absence à soi-même sont élevé[e]s
à la hauteur d’un archétype. Le pathétique
atteint au sublime » (50). Ces personnages sont donc destinés
à se rencontrer sur la route de l’exil, à se
mêler pour quelques instants, question d’exacerber encore
plus leur solitude. Il semble ne jamais y avoir de fin pour eux.
Max sera arrêté et exilé derrière les
barreaux. Linda ira en exil avec Georges dans un petit village du
nord du Canada. Johnny sera abattu, laissant Marlène seule
dans sa caravane, son exil motorisé. Les jumeaux sont libérés
après avoir incriminé Max, et on leur fait comprendre
de ne plus jamais revenir.
La folie de Linda, institutionnalisée,
n’est pas unique. Tous les personnages sont un peu décalés,
signe évident d’aliénation et d’étrangeté.
Le thème de la folie va de pair avec celui de l’exil,
comme le dit Nepveu : « [L]e discours sur (et de) l’exil
remplit dans le Québec de la Révolution tranquille
la même fonction [que la folie] : il détermine le lieu
imaginaire de la littérature québécoise et
le champ de son écriture » (53). Cette folie, vécue
à divers niveaux par tous les personnages, rend le déplacement
significatif d’une fuite en avant, de la recherche d’un
lieu d’exil où la réalité serait en accord
avec la vision qu’ils en ont. Ils ne s’arrêteront
pas tant qu’ils n’auront pas atteint leur but, et pour
certains ça ne se produira jamais. Lorsque Linda demande
à Max s’ils peuvent retourner, ce dernier lui répond
que « ça finit toujours pareil », mais il tient
à continuer tout de même, et il poussera Linda à
continuer tout au long du film. Kristeva explique cette obstination
par le fait que « tous les étrangers qui ont fait un
choix ajoutent à leur passion pour l’indifférence
un jusqu’auboutisme fervent qui révèle l’origine
de leur exil » (20). C’est cette force qui pousse Max
jusqu’à Yellowknife et qui l’abandonne une fois
rendu. On le voit sans volonté, sans énergie, se plier
à la volonté de Linda qui part avec Georges. Il était
responsable du déplacement de l’exil, et une fois arrivé
à destination, il se trouve toujours aussi seul, isolé.
Linda partie, il s’enferme dans la solitude avant que la police
ne vienne le chercher. Son voyage s’est achevé, et
un autre exil commence pour lui.
Punition
Histoire de pen est le deuxième
long métrage à succès de Michel Jetté
qui, après avoir oeuvré pendant longtemps dans le
milieu télévisuel, a réalisé en 1994
Le lac de la lune, peu connu, puis Hochelaga dont
il sera question plus loin. Le film raconte l’histoire de
Claude, jeune délinquant qui se retrouve dans une prison
à sécurité maximale après un braquage
manqué. L’histoire est parsemée de retours en
arrière qui nous montrent les débuts de sa relation
avec Karine alors qu’il était en maison de correction.
Lorsqu’il se retrouve en prison, Claude se retrouve au milieu
d’une guerre de clans, ceux de Zizi et de Tarzan et on lui
demande de participer à des combats avec gageures. Il se
lie avec les prisonniers qui ne font partie d’aucun groupe,
et après s’être fait sauvagement violer par la
bande de Tarzan, il réussit à s’échapper.
Une fois rendu dehors, il a de la difficulté à s’acclimater
à la vie à l’extérieur de la prison et,
lors d’une livraison de drogue, il rencontre Tarzan. Il prend
sa revanche en tuant Tarzan, et se retrouve une fois de plus derrière
les barreaux. Histoire de pen met en scène «
une zoologie des sous-espèces sociales, une ethnologie des
civilisations de malfaiteurs, avec leurs rites et leur langue »
(Foucault 294), mais d’une façon assez poétique,
le scénario étant basé sur les Contes en
coup de poing de Léo Lévesque.
Ce film permet de mettre en relief le thème
de la punition dans l’exil. La société a créé
les institutions carcérales pour en quelque sorte remplacer
l’exil de la patrie. Il s’agit maintenant d’exiler
les criminels hors de la société et de les contrôler,
ce qui a développé tout un système de surveillance
et de punition. Foucault a exploré ce thème en détail
dans Surveiller et punir, où il retrace l’évolution
des moyens de contrôle dans les sociétés occidentales.
Il nous dit que le premier principe du système carcéral
est l’isolement. « Isolement du condamné par
rapport au monde extérieur, à tout ce qui a motivé
l’infraction, aux complicités qui l’ont facilité.
Isolement des détenus les uns par rapport aux autres. Non
seulement la peine doit être individuelle, mais aussi individualisante
» (274). Les institutions de ce genre perpétuent également
le désir d’hétérotopie, de sortir, d’être
libéré de ces lieux enchaînants. C’est
ainsi que Claude est envoyé à un jeune âge dans
un pénitencier à sécurité maximale,
isolé abruptement de tout ce qui constituait son monde. Il
ne peut même pas voir Karine parce qu’elle aussi est
recherchée et elle doit se cacher. Même si les détenus
sont seuls en cellule, ils ont droit à des moments de vie
commune (repas, exercices, travail) mais cette impression de sociabilité
est vite effacée par les tensions qui règnent à
l’intérieur du pénitencier. Les coups sont mesure
commune, et les prisonniers doivent toujours être sur leurs
gardes. Les gardiens sont toujours présents, et ils recourent
à l’isolement complet indéfini si la situation
dégénère.
La discipline est importante à l’intérieur
des murs de la prison, et elle amène les prisonniers à
ne plus avoir le contrôle sur leur corps. Comme l’explique
Foucault :
[L]a discipline majore les forces du corps
(en termes économiques d’utilité) et diminue
ces mêmes forces (en termes politiques d’obéissance).
D’un mot: elle dissocie le pouvoir du corps; elle en fait
d’une part une « aptitude », une « capacité
» qu’elle cherche à augmenter; et elle inverse
d’autre part l’énergie, la puissance qui pourrait
en résulter, et elle en fait un rapport de sujétion
stricte (162).
Ceci est particulièrement vrai dans
Histoire de pen, alors que les détenus sont souvent
montrés en train de faire de la musculation ou de se battre,
en train de faire violence à leur propre corps. Les rossées
sont chose si commune que personne ne s’étonne de voir
quelques ecchymoses ou coupures dans le visage d’un autre
détenu. Ces derniers apprennent alors à se détacher
de leur corps, de la douleur, mais aussi à l’utiliser
comme seule arme. Lucia, le personnage transsexuel, dit d’ailleurs
à Claude que les vendeurs de drogue ne feront rien de pire
que de la tuer. Les gangs fondent leur pouvoir sur des
combats violents, et l’ultime châtiment que l’on
peut faire subir à un autre détenu est de le violer
sans merci. Cette agression, cette transgression exile le détenu
de son corps sans possibilité d’y revenir, remettant
en cause la masculinité du violé dans un univers exclusivement
masculin, le féminisant et le plaçant en position
d’infériorité.
L’histoire personnelle de Claude contribue
aussi à son statut d’exilé. Délinquant
depuis un très jeune âge, il aime voler des voitures.
Il passe de maison de correction en prison à sécurité
minimale, et ce passé lui vaut la prison à sécurité
maximale malgré des circonstances nébuleuses. Foucault
dit d’ailleurs que « le délinquant se distingue
de l’infracteur par le fait que c’est moins son acte
que sa vie qui est pertinente pour le caractériser »
(292). Claude a donc un passé qui l’exile déjà
du reste de la société avant même qu’il
entre au pénitencier. Claude est également orphelin,
et ce statut est exilant en soi : « [Ê]tre orphelin,
c’est être séparé, exclu, donc exilé
d’un certain objet du désir; l’orphelin est marginalisé,
exilé du bonheur et de la normalité » (Bishop
55). Lorsque Claude se retrouve en isolement, la voix du pen, un
personnage mystérieux qui lui parle par le biais des conduits
de ventilation, lui demande de lui conter son histoire. Lorsque
Claude parle de son statut d’orphelin, la voix le ridiculise,
n’accepte pas de le prendre en pitié. Claude est isolé
avec son histoire, et il écrit à Karine : «
Je n’ai jamais vu une solitude dans mes poings aussi fort
fermés ».
D’autres signes extérieurs à
Claude viennent renforcer son statut d’exilé, de condamné,
de puni. La surveillance qui s’exerce sur lui est constante,
dès son arrivée où il note la disposition en
panopticon de la prison, et même lorsqu’il s’approche
un peu trop près de la porte et qu’une voix venue des
airs lui fait signe de ne pas traîner là. Lucia, le
personnage transsexuel, chante elle aussi une chanson d’exil,
Si je ne savais plus t’inventer, où elle parle
de sa solitude par rapport à une personne ou un pays laissés
au loin, à l’extérieur des murs de la prison.
Les images montrent souvent des images des murs inhospitaliers et
des fils barbelés sur fond de ciel éclatant, rappelant
sans cesse l’enfermement et l’aliénation ressentis
par les personnages. D’autres images suivent des tuyaux et
des conduits dans les entrailles du pénitencier, véhiculant
les sons et ramenant sans cesse l’esprit vers l’intérieur.
Claude ne parvient pas à échapper à l’univers
exilant du pénitencier, et s’il a parfois l’impression
de comprendre le fonctionnement du milieu carcéral, il n’y
sera jamais chez lui. Comme le mentionne Tabori : « [L]e statut
de l’exilé, autant matériel que psychologique,
est dynamique – il oscille d’exilé à émigrant
et d’émigrant à exilé » (37) –
aucune paix n’est ainsi jamais possible.
Alors qu’il est renvoyé en prison,
Claude reçoit une lettre de Karine qui, sans lui faire de
reproche, lui explique qu’il a toujours été
exilé et qu’elle ne peut plus l’attendre : «
Je le sentais aussi sauvage que le feu, sa passion lui faisait peur
– c’est pour ça qu’il était seul;
pareil à une forêt sans fin, balayée par le
vent du nord ». Claude aura ainsi échoué dans
le rôle qu’on attendait de lui : il n’aura pu
être l’amant que Karine voulait aimer, et il n’aura
pas pu être l’homme que les prisonniers auraient respecté.
Comble de l’exil, il finit par perdre complètement
le contrôle de son corps – le viol lui a laissé
des séquelles (sida? hépatite?) et la maladie lui
a enlevé toute volonté de combattre. Le film se termine
sur son transfert dans une maison de repos à la campagne,
où l’on devine qu’il mourra lentement, toujours
aussi exilé.
Solitude
Hochelaga, le premier long métrage
de Michel Jetté, met en scène Marc, un jeune délinquant
du quartier Hochelaga, à Montréal. En compagnie de
ses amis Bof, un graffiteur, et Nose, un skinhead néo-nazi,
il commet de petits vols dans le quartier. Lorsqu’un groupe
de motards criminalisés leur fait comprendre que le quartier
leur est maintenant interdit, ils se retrouvent sans ressources.
On offre alors à Marc la possibilité de se joindre
au groupe de motards et de passer dans les « ligues majeures
» du crime. Ce dernier accepte et se fait entraîner
dans un tourbillon de violence. Nose se fait tuer alors qu’il
vient d’abattre le chef de la bande de Marc, et comme vengeance,
on envoie Marc assassiner le chef d’une bande rivale. Lorsque
le fait est accompli, on apprend que les motards se sont servis
de Nose et Marc pour éliminer les deux chefs rivaux et former
une alliance, pour ensuite se débarrasser d’eux. Ils
n’ont été que des pions dans l’échiquier.

Hochelaga (Michel Jetté, 2000)
Hochelaga est construit entièrement
sur le sentiment d’aliénation de Marc face au monde
et face à lui-même, ce qui expose le thème de
la solitude dans l’exil. Marc est entouré d’amis
et de sa mère, mais on le sent tout de même constamment
ailleurs, étranger, silencieux. Bishop dit que « les
êtres humains sont victimes d’un exil social en raison
de l’incommunicabilité » (29) et c’est
certainement vrai pour Marc. Il parle peu, ne se confie pas, et
lorsqu’il essaie de le faire, il ne réussit pas à
traduire ses sentiments. Au début du film, pendant le générique,
on retrouve Marc en train de regarder à la télévision
un documentaire sur les rites initiatiques dans les tribus guerrières
primitives. Marc est captivé par ce qu’il voit et par
le discours de la narratrice : « [L]es rites initiatiques
confèrent au jeune garçon l’identité
qu’il devra défendre toute sa vie ». Or Marc
ne semble pas connaître son identité, et il attend
de la trouver afin de donner un sens à sa vie. Il pense pouvoir
trouver cette identité en se joignant à la fraternité
des motards, un groupe organisé de guerriers, et s’y
constituer homme. Pourtant, cet idéalisme est sans issue,
car « la condition humaine est un exil en ce sens que l’humanité
s’y trouve privée du sens dont elle éprouve
pourtant la soif » (Bishop 36), et Marc ne peut se résoudre
à confronter ce vide. Issu d’un milieu défavorisé,
il a un vague désir de trouver un sens à sa vie mais
la route qu’il choisit ne lui apportera de réponse
qu’au moment de sa mort au fond de la remorque d’un
camion volé. Impasse littérale et figurée.
Cette recherche de l’identité
de Marc démontre une ambiguïté qui est le propre
de l’exilé. Kristeva note que :
[É]tabli en soi, l’étranger
n’a pas de soi. Tout juste une assurance vide, sans valeur,
qui axe ses possibilités d’être constamment autre,
au gré
des autres et des circonstances. Je fais ce qu’on veut, mais
ce n’est pas
« moi » - « moi » est ailleurs, «
moi » n’appartient à personne, « moi »
n’appartient pas à « moi », … «
moi » existe-t-il ? (19)
Cette impossibilité de se définir
pousse Marc à s’isoler de tous. D’abord de sa
mère, qu’il veut rassurer en lui répétant
qu’elle n’a pas à s’inquiéter, qu’il
ne s’est pas « embarqué » dans rien de
dangereux. Il s’isole aussi de ses amis, qu’il considère
comme inconscients des importants enjeux auxquels il fait face.
Il noue un lien avec Coco, une « fille à gars de bicycle
», mais ce contact est principalement sexuel et ne l’aide
pas à vaincre son sentiment d’aliénation. Un
autre personnage exilé tente de prendre contact avec Marc
et de lui faire réaliser les dangers du milieu qu’il
fréquente. Marc rencontre Popeye lors d’une fin de
semaine de camping avec la bande de motards, et apprend que c’est
sa mère qui lui a demandé de garder un oeil sur lui.
La réaction de Marc est de rejeter immédiatement Popeye,
mais il est tout de même intrigué par le personnage.
Lorsque Marc se trouve confronté à la nécessité
de commettre un meurtre, c’est vers Popeye qu’il se
tourne. Il va le trouver dans sa cabane dans le nord, dans une pourvoirie.
C’est là, sur le bord du Lac Noir, que Popeye tente
d’expliquer à Marc les dangers qui le guettent, mais
Popeye parle de façon voilée, et son message est difficile
à saisir. On dirait qu’il joue un jeu afin de percer
la carapace de Marc. Comme le dit Kattam, « [L]’exil
n’est plus un rapport à l’espace mais une expression
de division de l’être, du conflit entre réel
et conscience, acte et réalité. L’exil est intériorisé
» (cité dans Bishop 53). Popeye représente ce
rapport à la conscience et la théâtralité
pour Marc. C’est un exilé qui a dû fuir pour
échapper au massacre de sa bande, et qui vit isolé
depuis ce temps. Il est en quelque sorte ce que Marc pourrait être
s’il fuyait, et sa singularité déstabilise Marc.
Ce n’est pas le seul moment où Marc doit confronter
le réel et l’irréel: alors qu’il participe
à une fête où tout le monde a consommé
de l’acide, il a des visions d’un personnage monstrueux,
image de mort et de vieillesse, d’horreur et d’abjection.
Ce même visage sera d’ailleurs sculpté par Claude
dans Histoire de pen. Marc ne semble pas capable de faire
la part des choses et de lire les signes qu’il reçoit.
Même lorsque Popeye le marque au fer rouge avec une bague
en forme de serpent, il ne comprend pas l’avertissement et
fait transformer la brûlure en tatouage. Il mourra quelques
heures plus tard.

Hochelaga (Michel Jetté, 2000)
D’autres signes montrent la solitude
et l’isolement de Marc. Même lorsqu’il est entouré
des motards, il n’est jamais tout à fait des leurs.
Il ne prend jamais la parole, écoute sans sembler comprendre,
pose des questions auxquelles on lui donne des réponses qui
ne signifient rien pour lui. Il ne lit pas les avertissements, n’est
pas capable d’interpréter les moments de décalage.
Lorsqu’ils font l’amour dans l’appartement de
Bof, tous les couples sont déjà isolés, trop
éclatés par les drogues pour communier. Lors de sa
première visite au repaire des motards, on lui fait traverser
une série de portes verrouillées, de tunnels, de couloirs,
véritable forteresse bâtie sur des catacombes. Lorsque
Popeye lui confie que c’est sa mère qui lui a «
déniché un trou, pour se faire oublier », Marc
lui demande pourquoi il a fui et Popeye suggère qu’il
a peut-être eu plus peur que les autres et que c’est
ce qui l’a gardé en vie. Bof, à la suite de
la nuit passée sur l’acide, lui confie son mauvais
pressentiment, et dit à Marc que leurs « chemins vont
se séparer pour un bout » mais Marc n’en fait
pas de cas. Foucault prétend que « la solitude doit
être un instrument positif de réforme » (274),
mais Marc est trop enfoncé dans la sienne pour qu’elle
lui soit d’un quelconque secours. Il fonce tout droit vers
la seule issue qui lui est ouverte, et c’est là que
son exil se terminera, dans une mort peu glorieuse. Il aura échoué
dans son rôle de guerrier.
Un Canadien errant…
Les personnages masculins de ces films ne
trouvent pas le repos, cherchant cet ailleurs qui leur permettrait
de trouver une paix. Quelles conclusions tirer de cet échec
masculin dans le cinéma canadien de langue française
si, comme le dit Chantal Nadeau, « l’espace national
québécois, en dépit de la crainte du matriarcat,
est toujours la terre de ce héros hétérosexuel
masculin, Saint-Jean Baptiste »? (197. Ma traduction) Si les
fondements de la société québécoise
reposent sur les hommes et que ceux-ci sont toujours à la
recherche d’un ailleurs impossible à atteindre, quelles
sont les options qui s’offrent à cette société?
Nadeau a soulevé ce problème de la présence
du sujet masculin et prône une plus grande subjectivité
féminine dans le cinéma québécois. Comme
elle le dit: « [L]e cinéma contemporain québécois
[…] cache le territoire de la différence sexuelle et
le rend anonyme d’une manière telle que tout l’espace
de la différence, de l’identité et de l’altérité
est occupé par le sujet masculin » (199. Ma traduction).
Naturellement, la présence d’un sujet féminin
fort n’est nullement garant de la réussite du projet
nationaliste québécois ou de l’absence du désir
d’hétérotopie. Éradiquer la subjectivité
masculine n’est pas une option, mais la comprendre pour la
changer, la faire travailler de concert avec des sujets féminins
plus complets est peut-être la voie. Il faut fouiller les
sources de l’incapacité des hommes à se prendre
en main, à accepter leurs forces et les faire fructifier,
quitte à remonter jusqu’aux racines de notre société.
« Il est souvent avancé que les
Canadiens se perçoivent comme colonisés, du moins
historiquement, face à la Grande-Bretagne et la France, ainsi
que systématiquement dominés (ou néocolonisés)
par les États-Unis sur le plan politique, culturel et économique
» (Parpart 176. Ma traduction). Ce sentiment d’infériorité
semble paralyser les hommes canadiens, qu’ils soient anglophones
ou francophones. Les francophones sont toutefois particuliers étant
plus susceptibles au statut d’exilé, que ce soit géographique,
culturel, politique ou linguistique. Ce double handicap peut être
contré en utilisant précisément ce qui jusqu’à
maintenant a été perçu comme des tares comme
source d’épanouissement et de fierté. Parpart
note en effet qu’une nation forte ne peut être représentée
que par une masculinité hégémonique, omnipotente
et toute-puissante alors qu’une masculinité non hégémonique
ou subordonnée (marquée par la féminité,
la dissolution ou le manque de pouvoir) est une menace pour la maturité
et la stabilité de l’état (177). Elle note également
que le cinéma canadien semble faire une plus grande place
aux « discours qui privilégient la marginalité,
l’hétérogénéité, la différence,
la flexibilité et la douceur à l’autorité,
l’autonomie, l’inviolabilité et le pouvoir phallique
» (Parpart 178. Ma traduction). Ces caractéristiques
sont inhérentes à la perception que les Canadiens
français ont d’eux-mêmes et jusqu’à
présent n’ont réussi qu’à exacerber
un désir de changement, d’ailleurs. Alors que nous
nous vantons partout d’avoir créé une société
plus tolérante, plus ouverte envers les femmes, moins violente,
plus axée sur les enjeux sociaux, nous refusons de voir que
cette société ne se serait pas matérialisée
sans notre passé de colonisés, et que nous devons
apprendre à intégrer ces événements
douloureux à la vision de ce que nous sommes aujourd’hui.
Le cinéma canadien de langue française doit cesser
de poser la sensibilité des hommes comme un problème
mais plutôt l’exposer de façon positive et l’inclure
dans l’esprit collectif de ce que doit être une société
distincte. Notre passé de colonisés nous a tout de
même laissé un pays vibrant à plusieurs diapasons,
et il est temps de mettre un frein au déplacement, à
l’isolement, à la solitude et à la coercition
qui représentent les hommes québécois et d’échapper
au piège de l’hétérotopie. Il n’y
a pas d’ailleurs, et nous sommes les seuls juges de notre
exil. Ici, et maintenant.
Notes
[1] Voir l’article
de cyberpresse.ca.
[2] Le Refus global
est un manifeste signé par de nombreux artistes québécois
exigeant une plus grande liberté d’expression au Québec.
Voir Paul-Émile Borduas. Refus Global. Montréal:
Mithra-Mythe, 1948.
[3] G.J. Van Heuven
Goedhart, cité dans Tabori, p.28. Ma traduction.
[4] On a souvent
exilé les gens sur des îles, afin de les y tenir prisonniers.
Ouvrages cités
Bishop, Neil B. Anne Hébert, son oeuvre,
leurs exils. Bordeaux : Presses universitaires de Bordeaux,
1993.
Foucault, Michel. Surveiller et punir : Naissance
de la prison. Paris : Gallimard, 1975.
Kristeva, Julia. Étrangers à nous-mêmes.
Paris : Fayard, 1988.
Nadeau, Chantal. « Barbaras en Québec
: Variations on Identity » dans Kay Armatage, Kass Banning,
Brenda Longfellow et Janine Marchessault (éds.) Gendering
the Nation : Canadian Women’s Cinema. Toronto : University
of Toronto Press, 1999.
Nepveu, Pierre. L’écologie du réel
: Mort et naissance de la littérature québécoise
contemporaine. Montréal : Boréal, 1988.
Parpart, Lee. «The nation and the nude : colonial
masculinity and the spectacle of the male body in recent canadian
cinema(s) » dans Peter Lehman (éd.) Masculinity
: Bodies, Movies, Cultures. Londres; New York : Routledge,
2001.
Tabori, Paul. The Anatomy of Exile : A semantic
and historical study. Londres : Harrap, 1972.
Waugh, Thomas. [À paraître].
Cyberpresse
http://www.cyberpresse.ca/arts/article/1,144,161,022004,597,956.shtml
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