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Deux portraits:
Fragments d’une taxonomie « queer » du cinéma
québécois
Tom Waugh
Université Concordia
Traduit de l’anglais par Bruno Cornellier
Ti-Guy Godin, « queer kid » (ou de
la dépravation sexuelle dans le Mile End)

La gageure de Ti-Guy Godin dans Léolo (1992) de Jean-Claude
Lauzon
Une scène ignorée de Léolo
(1992), le canonique et ultime film de Jean-Claude Lauzon, met en
scène le passage à l’âge adulte du jeune
protagoniste Léolo qui poursuit sa découverte du «
cul […] entre l’ignorance et l’horreur »,
alors que Ti-Guy, un garçon du voisinage, séduit par
la promesse d’une poignée de dollars amassée
par la petite fraternité juvénile de sa ruelle, baise
un chat. Défoncé par la bière et assombri par
les vapeurs d’un tube de colle, le garçon de douze
ans, la voix toujours pré-pubère, « s'enfile
tout ce qui bouge. Y'a la pissette dévorée par les
bactéries. Y'avale toutes les pilules qu'il trouve pour vous
oublier [sa mère]. Le dimanche, quand vous l'obligez à
prendre son bain pour se rendre à l'église, il en
profite pour se prostituer avec son coach de hockey. La viande blanche
se vend mieux ». Cette scène est tout aussi révélatrice
qu’horrifiante, d’un mauvais goût certain, et,
bien sûr, elle n’est jamais abordée (sauf par
Monte Solberg, critique du Parti réformiste [Reform Party],
qui dénonça devant le Parlement canadien cette «
scène où un enfant s’engage dans un acte de
bestialité » et condamna le télédiffuseur
national montrant « ce genre d’ordure » «
à-travers le pays »).
Quant à
Léolo, il est lui-même un garçonnet plutôt
triste, essayant d’assassiner son grand-père et terminant
son parcours, comme toute sa famille d’ouvriers d’ailleurs,
dans une institution psychiatrique. Mais quelque chose peut lui
être rendue, alors qu’il se masturbe frénétiquement
en regardant sa jolie voisine italienne, Bianca, plus âgée
que lui, son initiation à la sexualité étant
ici plutôt mignonne, idéalisée et solidement
hétéro-normative. Pas de doute que le pervers Ti-Guy
contribue à détourner ou à renverser l’anxiété
qu’aurait pu évoquer cette initiation. D’un point
de vue littéral dans l’esprit de Lauzon, Ti-Guy est
sans doute victime d’abus, mais sa fonction la plus importante
semble être de servir à cristalliser l’ignorance
et l’horreur du cinéaste : à propos de l’anus
(le film est semé d’images de défécations
coercitives), à propos de l’inceste par des parents
de même sexe (Léolo espionne son grand-père
dans son bain, qui achète les faveurs sexuelles de Bianca,
et il dort dans le même lit que son mature mais lourdaud frère
Fernand, le duo chaleureusement enlacé). Selon moi, Ti-Guy
l’exclus obsédé qui baise son entraîneur
de hockey et tout ce qui bouge, et qui met en scène sa prétention
à la célébrité devant ses copains admiratifs,
est de loin le personnage le plus intéressant de ce fouillis
de complaisance qu’est le film de Lauzon, et je regrette que
Lauzon soit mort avant de pouvoir faire un film intitulé
Ti-Guy, avec toute l’intensité, tous les excès
et les risques, toute la tendresse de ses autres œuvres. Puis
il y a George le sadique, le policier martyr gai d’Un
zoo la nuit… Voilà un film à propos de
la peur de l’analité!
Marie-Pierre, transsexuelle
L’aura de
« film d’art » du Sexe des étoiles
(1993) est séduisante. Le film de Paule Baillargeon, c’est-à-dire
l’histoire de Camille, une adolescente à l’orée
de l’âge adulte qui apprend à connaître
Marie-Pierre, la femme qui fût jadis son père, est
sans conteste un mélodrame urbain des plus émouvants
: il dispose de la respectabilité de sa descendance littéraire
(le roman de Monique Proulx), il se positionne avantageusement comme
le premier long métrage canadien ayant l’audace d’avoir
un transsexuel comme personnage principal, il jouit d’un succès
critique unanime, de performances sensibles de ses interprètes
(qui valut d’ailleurs un prix d’interprétation
à Denis Mercier, qui incarne le digne mais torturé
MtF [Male to Female]) et présente un portrait franc et sans
détour de l’underground de la vie sexuelle urbaine
(notamment le portrait d’un jeune prostitué adolescent
prénommé « Lucky », dans un rôle
secondaire qui éclipse tout le reste du film – du moins
à mes yeux). Mais quelque chose agace dans la soumission
de Marie-Pierre face aux attaques et brimades de son ex-femme et
de sa fille obsessive quoique bien intentionnée, et lorsque,
sous l’insistance de cette dernière, le transsexuel
retourne maladroitement à ses attirails masculins par un
détour scénaristique obscur, le film semblent s’arrêter,
pauser dans le vide et perdre son air d’aller. Viviane Namaste
critiquait d’ailleurs ce qu’elle percevait comme la
métaphore nationaliste tordue du film, alors que Olivia Jansen,
une autre universitaire spécialiste des questions de MtF,
insistait davantage sur l’infidélité du film
au roman d’origine, notamment « l’incroyable et
positive compassion et compréhension » du roman, et
la haine du chromosome Y sous-jacente à la supposition, émergeant
dans la scène où Camille a ses premières règles,
selon laquelle « on ne peut devenir femme qu’en étant
mis au monde par une femme ». Le sexe des étoiles
ne fit d’ailleurs pas consensus chez les publics transsexuels,
dans la mesure où la distribution du rôle de Marie-Pierre
était jugée trop masculine. La communauté d’acteurs
du Québec a d’ailleurs souvent été coincée
dans le syndrome Tom Hanks, se délectant des rôles
inspirées de « la vie invisible » de marginaux
(pour paraphraser le titre de l’ouvrage de Namaste, Invisible
Lives, sur la transsexualité) et personnifiant dignité
(si on a de la chance!) et angoisse existentielle tout en laissant
l’invisible communauté transsexuelle mains liées
dans un entrelacs de sentiments d’allégresse, de vulnérabilité
et de colère continuelle. Bruce LaBruce préfère
à ce type de dignité un cran n’économisant
pas les coups de pied au cul, et il y a quelque chose à propos
de la triste et douce Marie-Pierre qui me porte à consentir…
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