David Clandfield,
Pierre Perrault and the poetic documentary. Toronto : Toronto International Film Festival, 2004.
Compte rendu par Gwenn Scheppler
Avec cet ouvrage sur Pierre Perrault, David Clandfield livre une monographie singulière et originale qui saura interpeller même les plus blasés des aficionados, que la masse de publications sur le sujet aurait rendu irritables. L’auteur, un ami proche de la famille Perrault, est aussi professeur de français et directeur du New College de l’Université de Toronto. Avec Pierre Perrault and the poetic documentary, il nous livre un ouvrage de qualité, fort bien renseigné sur le plan factuel. Je m’intéresserai d’abord à sa démarche globale.
L’ouvrage, rédigé en anglais, est avant tout destiné à un public de néophytes canadiens-anglais qui, aux dires de Clandfield, ignore en grande partie l’œuvre du cinéaste québécois. Quoique l’approche de Clandfield soit somme toute classique, surtout en ce qui concerne les thématiques élaborées autour des films, il propose également une exploration fouillée d’un domaine méconnu des meilleurs spécialistes de Perrault : le contexte de production des films, les méthodes de travail du cinéaste sur le terrain et son tribut à l’oralité. De fait, ce qui se dégage avant tout du livre, c’est une solide érudition concernant la pratique poétique et filmique de Perrault, qui profitera peut-être d’avantage à ceux qui ont déjà une bonne connaissance de ses films et de l’œuvre en général. De même, la complexité des descriptions et des analyses, par ailleurs d’une grande finesse, pourra sembler difficile à aborder pour un lecteur qui n’aurait jamais vu les films (je serai tenté de dire : un lecteur qui n’aurait pas déjà vu plusieurs fois chacun des films analysés). Bref, si l’on prend pour acquis que le public anglophone méconnaît les films de Perrault, cet ouvrage risque de le désorienter quelque peu. Peut-être conviendra-t-il alors davantage à un public averti (étudiants, critiques et cinéphiles par exemple), qui se targue de bien connaître le réalisateur de La bÊte lumineuse et d’Un Pays sans bon sens.
Le portrait fouillé et complexe du Perrault que nous propose Clandfield ne se limite pas à celui du documentariste politiquement engagé pour la souveraineté du Québec; son approche, à la fois historique et esthétique, porte sur la « galaxie Perrault » dans son entier, et il démontre les interactions qui existent dans l’œuvre cinématographique entre exploration mythologique, performance orale et poésie. Perrault, en effet, n’abordait pas ses projets seulement en tant que « cinéaste », mais aussi en tant que poète, explorateur, homme de parole et écrivain; chaque film porte dans sa structure et sa logique la trace de ces tensions, et se prolonge au travers d’expériences multiples qui rejoignent la littérature, la poésie, la radio, ou le théâtre. Aborder l’œuvre de Perrault sous cet angle, en exposant ces diverses préoccupations, met en valeur la démarche globale de celui qui se défendait de faire du « cinéma-cinéma » et prétendait faire du « cinéma vécu ». Cependant, cette approche tout à fait louable est également périlleuse de par son aspect un peu « globalisant », d’autant plus que l’ouvrage est censé au départ s’adresser aux néophytes.
Ce livre expose donc de façon chronologique la carrière de Perrault, de cycle en cycle, depuis la série Au pays de Neufve-France jusqu’à celle sur le bœuf musqué. Pour chaque cycle et chaque film, Clandfield explique la démarche et les préoccupations du cinéaste. Il nous raconte les aléas du tournage et de la production, puis il décrit tout en les analysant les films achevés de Perrault, en les replaçant dans le contexte sociopolitique de l’époque.
Pierre Perrault and the poetic documentary débute avec une description des documentaires produits par Crawley Films, soit la série Au pays de Neufve-France, pour s’achever avec ceux sur l’Oumigmag dans le Grand-Nord québécois. David Clandfield propose des lectures souvent éclairantes, comme lorsqu’il désigne les films de prime jeunesse (pour lesquels Perrault n’est que conseiller et scénariste) comme étant la matrice de l’œuvre à venir, entre autres en raison de l’attention portée à l’oralité, aux mythes, aux conteurs et à la parole des patriarches et autres fabulateurs : « But just as the themes of cyclical renewal and progressive decline were already present within the Neufve-France series, there were also hints of the displays of oral performance and ritual that characterize Perrault’s NFB films » (10). Ce schème de l’oralité et du rite comme moteur de l’art de Perrault est développé et renforcé de cycle en cycle, et David Clandfield en fait le dénominateur commun de la plupart des films : « But the moose hunt in the day and the verbal horseplay in the evening spring from the same impulse. Exploits performed and exploits celebrated are both evidence of the same urge, unconscious re-enactments of the Montagnais people’s caribou hunt and drum dance, the islanders’ beluga hunt and storytelling. These are rites affirming entitlement in nature » (110).
Le livre met également en place un historique de la production de chaque film, lequel s’avère souvent d’un grand intérêt; les éléments rapportés sont méconnus alors que leur enjeu est d’une grande importance. Par exemple, en ce qui concerne Pour la suite du monde et la rencontre entre Michel Brault et Pierre Perrault, on apprend, par la référence aux travaux de Louise Carrière sur les archives des films, que Perrault avait développé plusieurs projets, et ce depuis des années, et que ces projets reprenaient peu ou prou les événements et la structure finale du film. On remarquera au passage le tact de l’auteur, qui préfère exposer des faits et ne pas entrer dans la polémique entourant la paternité de l’œuvre.
En revanche l’approche « globalisante » du livre, j’y reviens, pose à mon sens plusieurs problèmes. D’abord, les descriptions de chaque film, souvent longues et très détaillées, risquent d’être difficiles à suivre pour le lecteur qui ne les aurait pas vus. De même, l’interprétation qui en est proposée me semble quelquefois un peu trop « libre », sinon fantaisiste, comme dans cet extrait à propos de Un Pays sans bon sens : « Chaillot is on the banks of the Seine in Paris with Dufour. It is a location rich in associations : romantic encounters and indelible signatures, despair and suicides (they are close to the site of the infamous old morgue) and journey over water. Chaillot identity crisis is reaching the breaking point (…). The journey to the St Lawrence began in France. Chaillot is typologically absorbed into a mythology of origins » (55).
Le dernier problème tient, il me semble, à la nature intrinsèque de la démarche de Clandfield. J’explique : son ouvrage, certes, constitue sans aucun doute un très bel hommage à Perrault, à sa poésie, à son cinéma. Il nous permet de saisir avec finesse l’esprit du cinéaste, et cela au travers d’une synthèse ardue encore inédite de ses dizaines de films. Cet hommage tente de transmettre avec fidélité l’esprit et la démarche de Perrault, au point de le paraphraser, comme dans ce passage à propos du Goût de la farine: « We learn how the caribou, once killed, was stripped of pelt, cut up, and dried so that it could be used to provision the return journey. By the end of the season, a huge feast of geese, ducks and arctic hare would be held. Everyone would take part in the fulfilment of a destiny, the reaffirmation of a kingdom » (100). On se demandera alors peut-être par quelle bizarrerie sémantique un hommage fidèle peut-il être considérer comme un « problème »? Tout simplement parce que, à cause de ce souci de fidélité, David Clandfield reprend sans le recul suffisant toutes les analyses, favorables ou défavorables, qui depuis des décennies, cantonnent le cinéma de Perrault à une simple dialectique nationaliste entre un peuple québécois homogène à la recherche de son identité et les pièges de la modernité : « Perrault’s last words on film are perhaps uttered in despair. He foresees no future for a people that will not or cannot resist the incursions of empire into its culture. He is clearly thinking of Quebec, a people whose identity Perrault has consistently linked to territory and entitlement and whose survival in an inhospitable but awe-inspiring land was achieved at the cost of great sacrifices but is now endangered in the shadow of superior might » (à propos de Cornouailles, 143). De mon point de vue, le problème qui se pose alors par cette réitération de l’analyse nationaliste de l’oeuvre de Perrault est qu’elle finit par réduire invariablement la démarche de ses films à une farouche opposition à la modernité et à l’altérité, tout en corroborant à rebours les reproches qui lui ont souvent été adressés par la critique. Ce faisant, il me semble que David Clandfield ne peut que difficilement prendre en compte la réception effective des films, ainsi que les débats nombreux qu’ils ont soulevés au sein du public et de la critique, et qui aiderait à mieux comprendre l’interaction du cinéaste avec sa société et sa culture.
Cette étude de Perrault est donc avant tout un bel hommage au cinéaste, à son travail, son écriture et sa passion du Québec; une compréhension en profondeur de sa démarche, qui nous donne au final un portrait du poète en géant, scrutant le territoire d’un bout à l’autre du fleuve, dénichant les mythes et les aspirations centenaires de ses habitants médusés.
L’ouvrage comporte aussi un bel article de Jerry White, qui nous expose l’influence qu’a exercée le travail de Perrault sur d’autres documentaristes qui ont jeté leur dévolu sur les îles de l’Atlantique Nord. Elle propose enfin une sélection de textes traduits en anglais par l’auteur, qui sont extraits d’entretiens avec Paul Warren, Jean-Daniel Lafond et Alain Berson, ainsi qu’une sélection de textes célèbres du cinéaste lui-même, dont un passage de l’incontournable L’Oumigmatique ou l’Objectif Documentaire (Montréal, L’Hexagone, 1995).
Au final, Pierre Perrault and the poetic documentary me paraît s’adresser particulièrement à ceux qui veulent approfondir leur connaissance de l’œuvre de Perrault et des pratiques qui avaient cours dans le cinéma direct québécois. Le lecteur ressentira au fil des pages le privilège de se tenir au cœur du processus créatif du cinéaste-poète, au cœur de son « système » d’observation et de mise en situation de la parole, et il pourra voir celui-ci se déployer de film en film, s’adaptant à de nouvelles réalités et reposant inlassablement la question du pays, de la langue, et du mythe fondateur.